Ces trous dans ma vie

Perdre un enfant, c’est perdre une de ses raisons de vivre. Un élan brisé, avec des échardes éclatées qui font hurler. Un arbre qui brûle et qui pointe ses membres tragiques, indéfiniment, vers le ciel. C’est pire que tout. J’ai vu un jour un père vouloir se jeter dans la tombe de son enfant. C’était terrible. J’étais petite, je ne l’ai jamais oublié.

J’en connais beaucoup à qui c’est arrivé. On ne se rend pas compte, tant qu’on ne l’a pas vécu. Pas vraiment. On ne peut pas. Quel que soit l’âge, quelle que soit la façon, quelles que soient les circonstances, perdre un enfant, c’est se voir blessé à mort. Et c’est le voir lui, pire que blessé, privé de sa vie, de son avenir, de tout ce qu’on espérait pour lui. Invivable pour la mère qui l’a porté, qui lui a tout donné, qui a été son dieu, son univers, sa source de vie. Il a fait partie d’elle pendant neuf mois, seconde après seconde, à chaque respiration. Elle respirait avec lui. Elle respirait pour lui. Elle vivait pour lui.

Et quand elle le donne au monde, quand elle lui donne le monde, il fait encore partie d’elle, de son halo, elle continue d’être son dieu, son univers, sa source de vie pendant des années. Peu à peu, il s’ouvre et se déploie, prend son envol mais il reste imbriqué dans sa mère, qu’il le veuille ou non, qu’elle le veuille ou non. Il reste son enfant, elle reste sa mère. Pour toujours. Lien subtil, psychique, affectif, émotionnel. Unique. Même s’il est loin d’être parfait. La mère a ses défauts, l’enfant a ses défauts, la vie les bouscule. Mais il reste que… la mère reste la mère.

C’est la Femme, en qui il se retrouvera si c’est une fille, qu’il recherchera si c’est un garçon. C’est le Féminin et ses valeurs, à travers l’individu imparfait qu’elle est et malgré les dissensions entre eux. La mère, symbole de la Femme dispensatrice de vie… et de mort, par la force des choses. Car qui dit vie dit mort. Mais pas lui.

Ce n’est pas lui, l’enfant, qui doit mourir.

Figure tragique de la mère qui pleure son petit, qui tend au ciel son bébé mort, malade, égorgé. La Pietà, Vierge éplorée avec son grand fils mort dans les bras. Visages de souffrance éternelle, dans la vie et dans l’art. Moi, je n’ai même pas pu le prendre dans mes bras, mon fils, je n’ai pas pu le voir, le veiller, lui dire adieu, l’accompagner. Il était trop loin, il était trop mort quand on l’a trouvé. Ils l’ont emmené dans un linceul tel qu’il était. Et nous sommes restés seuls dans l’appartement vide, dans l’épouvantable odeur de cadavre. Tout ce qui restait de mon enfant, c’était cette odeur de mort. Tout était fini. Je l’avais perdu.