Femmes en souffrance

L’histoire du recueil

Ou plutôt des recueils. Car il y en a deux, fondus en un seul. Le premier a été écrit fin janvier 95 et envoyé immédiatement au Prix Unimuse (sans succès). Il a participé ensuite à plusieurs concours sans être retenu. Un jour, environ deux ans après, en relisant ces textes, j’en ai écrit une nouvelle série, inspirée par les premiers. Puis j’ai mêlé les deux en classant les poèmes en trois catégories : femmes en souffrance, femmes en balance, femmes en partance.

J’ai eu l’occasion de faire lire l’ensemble à Paul Van Melle en 1997 et il m’a dit avoir senti deux inspirations, un recueil écrit en deux fois. Ca m’a sidérée. Mais il a été incapable de dire où il situait la césure. Et pour cause, tout avait été mélangé !

Le double recueil a reçu le Prix Delaby-Mourmaux.

Il a été publié aux éditions Le Coudrier avec l’aide du Fonds national de Littérature de l’Académie.

La liste des titres, dans l’ordre chronologique d’écriture  :

Femmes en souffrance I ( janvier 1995)

Bascule / Laminoir / Amour filou / La femme nue / Les doux amers

Et l’amour est écume / Perle de suie / La femme salamandre / Femme d’impasse / Femme d’espace

A se déchirer / Roc et plume / Et la femme ? / La brique au cœur / Anémone

A la croisée de son chemin / A se rêver / Amour vorace / Écuelle éculée / Sanguine

Coeur éclate / Citron pressé / La chèvre / Femme à noise / Mère étale

Les barbelés du temps / Femme larve / La mère encore / Le fusil épaulé / Pleur sale

La bigote / Les matrones / Violée / La vieille / Vague allume

Femmes en souffrance II (décembre 1996)

A l’alibi du vent / Cœur aquarelle / Fossile ambré / L’orchidée / Le temps passe impalpable

A flor de piel / Seule en bulle / L’amour épaule / A roc et plumes / Femme roseau

En délivrance / Le collier / La femme chose / Fille de joie / L’âme élimée

Framboise écrabouillée / Elle allait / Au coin du bois / La suie de ces passions / Femme vie

Femme saumon / Lambrissée de souvenirs / Hallali à la mort / Fille du soleil / Et la mort s’espadrille

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En fait, j’avais envie d’écrire quelque chose d’optimiste pour Unimuse mais rien de bon ne venait. Je me sentais plus inspirée par les souffrances que par le bonheur des femmes et il ne faut jamais forcer en littérature, et encore moins en poésie. Ça doit jaillir du plus profond, à peine effleuré par l’intellect. Là, c’est venu tout seul. Le premier recueil, celui de 1995, a été écrit en une semaine. Il fallait que ça sorte, c’était mûr.

On m’a demandé si c’est autobiographique. Évidemment, non, je n’ai pas subi tout ça, je me suis simplement mise à la place, j’ai voulu partager et faire sentir les souffrances.

Dans mes recueils plus anciens, il m’est arrivé d’écrire des textes de plaintes réellement ressenties, quand les sentiments négatifs ne trouvaient pas d’autre exutoire que la poésie !

Les rondelles de vie

Ces heures de repas qui tombent sur ma vie
Comme coups de hachoir et la tranchent en brindilles
Et ces heures d’école qui sonnent à la volée
Et quatre fois par jour me ramènent au lycée

Trois enfants, un mari, qui vivent dans le vent
Qui me hachent menu, qui me hachent mon temps
Pauvres tranches de vie émincées à l’envi
Voilà ma pauvre vie, des rondelles de vie

Des rondelles qui roulent et cherchent à m’échapper
Dans les creux des corvées des travaux ménagers
Et d’ornière en ornière, une vie cahotante
Alors qu’autour de moi tant d’autres vies me tentent

Amère l’amertume de mon temps gaspillé
Qui se perd dans la brume et qui part en fumée
Sur ma tombe pourtant je voudrais autre chose
A côté des fleurs mortes et des bouquets de roses

Autre chose pourtant que ces mots désolés
Celle qui a tant couru et qui a tant frotté
Qu’au moins quelques rondelles soient des rondelles d’or
Et dans mille ans d’ici, qu’elles vibrent encore

( Fleurs et Chardons ) 1987

Comme une mouche

Je suis comme une mouche dans une cage en verre
S’élançant sans arrêt vers l’air et la lumière
Et se heurtant toujours aux parois invisibles
Emprisonnant sa vie et ses élans risibles
Et la mouche vrombit de son aile indignée
Et se heurte au silence de la paroi glacée
Jusqu’à ce que la vie cède enfin le flambeau
Et voilà notre mouche qui gît sur le dos

Je suis comme une mouche, une mouche affolée
Prise au coeur d’une énorme toile d’araignée
Dans le coeur de l’étoile aux dentelles fragiles
Sous les yeux noirs du monstre qui guette immobile
Engluée dans les mille tracas de ma vie
Empêtrée là-dedans jusques à la folie
Je vois le temps passer et la mort me guetter
Je vois le temps patient, sûr qu’il est de gagner

Je suis comme une mouche, une mouche affamée
Qui se jette sur tout et voudrait tout manger
Une mouche sans ailes, qui ne peut pas voler
Une mouche sans pattes, qui ne peut pas marcher
Et qui désire tant et avec tant d’ardeur
Impuissante à combler les désirs de son coeur
Et le manque de temps, et le manque d’argent
Qui me rongent la vie, qui me rongent le sang

Je vois tous ces soleils qui me font signe au loin
Et je suis prisonnière, empêtrée dans mon foin
Je me bats, me débats et me déchaîne en vain
Contre un monstre affligé de mille et une mains
C’est ainsi goutte à goutte que s’écoule ma vie
Dans l’amphore assoiffée de mon âme transie
Sable de sablier qui coule entre mes mains
Sous le pont de papier d’un vague lendemain

( Fleurs et Chardons ) 1987

Ma pauvre vie

Toutes ces heures de repas
Qui tombent sur ma pauvre vie
Comme autant de coups de hachoir
Ne m’en laissant que des brindilles
Que je grignote comme un rat

Tous ces monceaux de linge sale
Qui émaillent ma pauvre vie
Comme autant de fantômes épars
Réclamant leur part de survie
Et que je vois jaillir des malles

Et toutes ces poussières rebelles
Qui encombrent ma pauvre vie
Comme autant d’ennemis blafards
Qui me font croire à la folie
De ce travail sempiternel

Et toutes ces heures qui filent
En dévorant ma pauvre vie
Comme autant de bouffeurs d’espoir
Et ce destin qui joue aux billes
Avec ma vie qui se défile ( Larmes de feu) 1987

Esclave de maison

Tu cherchais une servante
Une bonne à tout faire
Une fille qui enchante
Ton séjour sur la Terre

Tu cherchais une fille
A fourrer dans ton lit
Et tu gardes tes billes
Avec elle, c’est gratuit

Tu cherchais une mère
Pour avoir ses enfants
Et à elle d’en faire
Les enfants d’Artaban

Tu cherchais une amie
Un bâton de vieillesse
Qui éclaire ta vie
Et soit ta forteresse

Et puis tu l’as trouvée
Cette perle d’amour
Docile et dévouée
C’est à toi pour toujours

Maîtresse de maison
Mère heureuse à plein temps
Esclave de maison
Dévouée corps et sang

Elle te donne son temps
Elle te donne son âme
Et hypocritement
Tu la nommes ta femme Larmes de feu 1987

La complainte des mères

Moi je suis une usine à donner des enfants
Une source de vie, de poussière et de sang
Qui travaille toujours sans récolter un franc
Moi je suis une usine à donner du bon temps

Tous les jours je vous donne et je vous donne encore
Tout ce qu’on peut rêver pour le plaisir du corps
Des croissants, des sourires, des jouets, des bonbons
Ce n’est jamais assez et ce n’est jamais bon

Moi je suis une usine à laver, repasser
Nettoyer et ranger tout ce que vous laissez
L’esclave de service, celle qui ne compte pas
Mais dont l’absence crée une vraie corrida

Les devoirs, les leçons, les maladies d’enfant
Les colères, les disputes et les soucis en rangs
Les chagrins, les espoirs et puis les désespoirs
Et l’infini travail au cœur d’un champ de foire

Mais quand j’ai tout donné, mais quand j’ai trop donné
Que reste-t-il de moi et que me reste-t-il ?
Mon temps s’est écoulé au fil de vos années
Un sourire fut le prix d’une vie en exil

Voilà bien des années que je n’existe plus
Je ne suis plus que mère et je ne compte plus
Je vis à travers vous et pour vous et par vous
Et moi, ne suis-je rien, ne suis-je rien du tout ?

( Et nos enfances ) 1987

Et puis des mots heureux, à la naissance de notre dernier enfant, car le bonheur fleurissait, entre les coups de blues violents :

Et je suis devenue ta première maison

j’étais un aquarium en attente d’enfant
une perle de rêve y flottait en surface, légère et sûre d’elle
attendant d’être un jour avalée par la vie

frôlant le néant noir d’un mur inconsistant
tu cherchais une brèche pour échapper au vide
et moi
de l’autre côté du miroir
je t’appelais sans te connaître et sans jamais te voir

nous nous sommes trouvés sur le seuil du mystère
et je me suis fait porte pour te donner la vie
toujours sans te connaître

grain de blé oublié depuis la nuit des temps
dans l’amphore immergée de la mélancolie
enveloppé des coquilles bleues des futurs en suspens
tu vivais dans mes rêves
en dentelles d’espoir

arrosé par l’amour déployant l’irréel
tu t’es mis à fleurir
et te voilà enfin
pèlerin de la vie
goutte de lune incrustée dans ma chair
perçant déjà la neige de mon imaginaire

neuf mois à jouer les cigognes
neuf mois de vies en gigogne intimement mêlées comme un tricot moelleux

neuf mois vibrant de l’amour le plus pur, de l’amour le plus fort
englobés l’un dans l’autre comme jamais amants

neuf mois à vivre l’un par l’autre, l’un pour l’autre

à jamais mère enfant
et scellés pour la vie

bien sûr, je t’ai donné et je t’ai tout donné
mais toi, petit bonhomme
tu m’as donné bien plus encore
et je te dis merci

Extraits du recueil inédit Petits poèmes autour d’un berceau (février 1993)