Etincelle, dynamite … ou dynamique

Je voulais témoigner de ce que ce bouleversement, cet arrachement de perdre un compagnon de vie pouvait –devait - être aussi une étincelle de renouveau, une autre façon de continuer à vivre en se métamorphosant dans la douleur. C’est un message d’espoir en même temps qu’un épanchement dont j’avais besoin.

En me laissant seule, il m’a obligée à grandir, j’ai dû apprendre la solitude, le manque mais aussi, apprendre à me faire confiance, à devenir une autre. Et ce n’est pas facile.

Etincelle, dynamite … ou dynamique

Etincelle de mort qui éteint celle de vie ? Ou qui étincèle de vie ?

Ta mort, maléfique étincelle qui a mis le feu à ma vie, m’a propulsée dans la solitude…

Ta mort, qui a fait exploser le foyer qui nous abritait depuis tant d’années, bâti jour après jour, brindille après brindille, peuplé d’enfants et de lumière.

Ta mort, qui a déchiré notre couple et m’a privée de toi, l’homme de ma vie depuis le jour où nous nous sommes dit oui. Oui pour la vie. Pour le meilleur. Et pour le pire.

Le meilleur, je l’ai connu pendant quarante ans, avec les petits hauts, les petits bas, qui rythment la balançoire de la vie. Avec toujours le retour au sol, solide, de notre amour. Remettre pied à terre et repartir de l’avant.

Le pire, je l’ai connu quand cette horrible bête t’a rongé de l’intérieur, te suçant vie et force, te transformant en rescapé de Buchenwald, squelettique, le regard mort. Je t’ai vu fondre, j’ai vu pointer tes os et tomber tes cheveux. Je t’ai entendu dire à ton visage émacié dans le miroir : Quelle sale gueule…

Toi, peut-être, sentais venir la mort. Moi pas. Jusqu’au dernier jour, j’y ai cru. Nous allions y arriver. Nous allions ranimer l’étincelle, souffler sur les braises, chasser la bête immonde, comme les chasseurs préhistoriques chassaient par le feu les prédateurs qui les guettaient.

Tu ne pouvais pas mourir, ce n’était pas dans l’ordre des choses. Ce n’était pas possible, tout simplement. Tu n’avais pas fini de vivre. Nous n’avions pas fini de vivre. J’étais là. Et tes enfants. Tes petits-enfants.

Tu allais remonter la pente. A deux, on y arriverait. On allait surmonter l’obstacle, comme tant d’autres, main dans la main. Les petits mieux du traitement étaient autant d’étincelles d’espoir pendant des mois.

J’y ai cru. Jusqu’au dernier jour, j’y ai cru. Jusqu’à ce mardi funeste où je t’ai conduit à l’hôpital pour te soulager des effets de ce nouveau traitement qu’on t’imposait depuis dix jours et qui était insupportable. Il fallait qu’« ils » te soulagent, qu’ils pompent les déjections innommables de la bête en toi, qui faisaient gonfler ton ventre et te causaient d’épouvantables crises de hoquet. Tu n’en pouvais plus. C’était trop de souffrance. Tu avais mal partout.

Le lendemain, tu n’étais déjà plus là. Ton corps était là, sous un linceul de morphine. Mais toi, tu ne m’as plus guère vue ni entendue, l’esprit déjà engagé dans le voyage sans retour.

L’étincelle, l’atroce étincelle qui m’a sauté aux yeux quand j’ai ouvert la porte ce jour-là, qui m’a craché au visage l’horrible évidence, le mot brûlant, brutal, atroce : il va mourir. Tout est fini.

J’ai compris que je t’avais perdu. Que tu me laisserais seule, déchirée, que rien désormais ne pourrait te retenir, tu avais déjà basculé, trop lourd pour remonter la balancelle, lourd de souffrance. La vie t’était devenue impossible, tu lâchais prise. Tout simplement.

Les étincelles d’espoir qui m’avaient soutenue pendant ces mois de traitement pénibles ont été soufflées d’un seul coup, me plongeant dans un abîme d’horreur devant la réalité que je n’avais pas voulu voir, aveuglée par l’espoir.

Seule. Sans toi. Notre couple se déchirait. Irrémédiablement.

Il te restait à affronter l’affreux passage, l’horrible passage de vie à trépas, le dernier pas, si douloureux à franchir, où je devais t’accompagner, ne pouvant plus rien d’autre pour toi, mais pouvant encore cela pour toi.

Je ne t‘ai plus quitté pendant les heures de ta douloureuse agonie. Car ton martyre n’était pas fini. « Ils » t’avaient fourni une couverture, quel joli mot, une couverture de calmants pour atténuer tes douleurs. Tu as tenu deux jours avant de t’envoler. Jeudi. Jeudi de l’Ascension. Tout un symbole.

Mais bien qu’à peine conscient la dernière nuit, les yeux clos ou sans regard, tu voulais te lever, tu ne t’avouais pas vaincu, pas encore, tu te débattais, repoussais les draps, les vêtements, ne supportais rien, aucun contact, couvert d’une sueur froide qui perlait sur ton torse creux, devenu glabre, tes jambes lisses et comme épilées par ces saloperies de médicaments… C’était horrible à vivre. Horrible de le revivre, je pleure en l’écrivant.

Plusieurs fois, tu t’es assis, tu as mis pied à terre, comme un somnambule, presque inconscient que tu étais, et malgré les sondes et les baxters qui t’entravaient et te tenaient lié au lit, tu m’as dit quelques mots : Au revoir… laisse, bouge-toi… de l’espace, laisse passer… salut… attends… laisse passer… fais place…

Je faisais écran, debout à ton chevet, peur que tu ne tombes, si faible, que tu ne te blesses en arrachant les tuyaux, les aiguilles plantées dans tes bras, dans ton ventre, je tentais de te rassurer en te parlant doucement, comme à un enfant.

Délirais-tu ? Demandais-tu que je te laisse te lever ? Revenir à la vie ? Revenir à la maison ? Ou que je te laisse partir en paix ? Que je ne te retienne pas ?

Des paroles s’envolaient de ta bouche. Mais tes yeux ne me rencontraient pas. Dans quelle mesure étais-tu conscient de notre présence ?

Tu as appelé ta maman. Elle t’attendait, tendait la main sans doute par delà l’au-delà, t’appelant à faire le grand saut, comme elle avait encouragé tes premiers pas dans la vie. Le temps est si court, si court qu’il s’évapore, ramenant en spirale au point de départ… Le temps d’un soupir, on naît, on vit, on meurt. Tout est accompli.

Nu dans ton lit, comme un enfant, impuissant, dépendant, retour au néant d’où tu étais sorti, au ventre d’où tu t’étais extrait, à l’amour de ta mère, de ton père et des plus vieux, partis devant pour montrer le chemin. Retour à Dieu, qui sait ?, qui se cache là-haut dans ses nuages d’incertitude…

Mourir. Un grand moment, un terrible moment, unique, obligatoire, comme la naissance. Entouré ou non, on est toujours seul dans ces moments. Seul à passer d’un monde dans l’autre. Seul face à l’épreuve. Face au mystère. Face à l’inconnu. Face à sa douleur et à sa peur. Face à son espoir aussi. Parfois.

Nous étions là quand tu es parti, trois près de toi, à te tenir la main, dans l’émotion, le chagrin, la torture, au moment où tu as poussé le dernier soupir. Qui m’a arraché des larmes irrépressibles et le cri intense qui a jailli : Tu seras toujours avec moi, je serai toujours avec toi, je t’aime, je t’aime, je t’aime. Toute pudeur évacuée.

L’atrocité de guetter ta poitrine qui se soulève encore, encore une fois, encore… et puis qui ne se soulève plus. Fini. La vie te quitte, tu quittes la vie, tu t’élèves, tu t’enfuis, tu te délivres sous les mots de ta fille, qui lutte contre son émotion et son chagrin pour t’encourager, apaisante : Laisse-toi aller, ça va aller, laisse-toi aller.

Quel courage. Merci à elle d’avoir fait ce que moi, je ne pouvais pas faire, emportée par le chagrin, le besoin de te crier ce que j’avais tant de mal à dire car pour moi, l’amour est un idéal tellement grand qu’il me semble toujours un peu hypocrite de dire je t’aime. Car qui peut dire qu’il aime à cent pour cent, sans restriction aucune, pour toujours et pour la vie ? C’est toujours un peu mentir.

Pourtant, j’ai éprouvé le besoin de te le dire, de te le crier, de te le hurler, de te l’offrir, comme un viatique, un talisman pour le voyage. Que ta dernière impression soit l’amour de ta femme, la pression de nos mains sur les tiennes. Que tu partes rassuré.

Et je suis restée là, amputée de la moitié de moi-même, seule à jamais sans toi. Sans ton corps, tes mains, tes yeux, ta voix, ta force. A devoir faire face. A trouver le courage de continuer le chemin seule, sans toi.

Si démunie, si glacée, si fragile.

Perdue.

Et pourtant, je suis toujours là. Et toi aussi. L’amour nous a cimentés. Je suis pétrie de toi comme tu l’es de moi, là où tu es. Nous nous sommes imbriqués pendant tant d’années, tant d’années où nous nous sommes construits ensemble. Un couple n’est pas dissous par la mort. Il subsiste au-delà des corps.

Tu es toujours là. D’une autre manière. Tu es en moi, au plus profond. Et tu m’as emportée avec toi là-bas.

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La roue tourne. J’ai refait surface après avoir cru me noyer. Des mains se sont tendues, chaleureuses, des amitiés ont pétillé, et par delà la souffrance, nos enfants et leurs enfants ont gardé intacte ta lumineuse présence à côté de la mienne.

Et je suis repartie pour la suite de la vie, pétrie par l’épreuve, durcie au feu comme un bâton de pèlerin pour poursuivre le chemin, jusqu’au jour où je te retrouverai, qui m’attendras à la poterne de l’au-delà, avec des étincelles dans les yeux et ton sourire inimitable.

Content de te revoir, tu as fait bon voyage ? Je suis fier de toi, tu t’en es bien tirée.

Car tu m’as fait grandir en partant avant moi, tu m’as obligée à grandir, comme un enfant qui lâche la main-maman pour les premiers pas tout seul, ces incroyables premiers pas qui font de lui un homme, un être vertical en marche, debout devant la vie. Tu m’as obligée à me mettre debout, à cesser de me réfugier dans ton ombre. Tu m’as obligée à évoluer, à aller plus loin. Seule au soleil.

On m’a remis ton alliance. Je l’ai enfilée, coincée derrière la mienne. Je t’ai dit oui. Oui pour la mort. Pour le pire. Et pour le meilleur.

Ta mort, magnifique étincelle, qui a fait lever la nouvelle Isabelle. Après la tragique éruption qui a ravagé notre vie, la terre volcanique que je suis devenue, noire mais chaude et si fertile, est pleine de toutes les promesses. Je les tiendrai.

Et un jour, on se retrouvera.