Noire ou bleue ?

L’oiseau-mouche

Les oiseaux ont toujours occupé une place de choix dans la famille Pinson. Le nom y était pour quelque chose, sans doute. Et la superbe volière sous la véranda…

L’aube rosissait à peine que la maison retentissait de trilles et gazouillis chatoyants. Pas besoin de réveil-matin, tous les jours s’entamaient comme aux premiers matins du monde, par des chants d’oiseaux. Bonheur primitif… mais exigeant.

On ne partait pas en vacances, pour ne pas laisser la gent volatile à des mains profanes. C’est que ces petits mignons avaient leurs habitudes, leurs heures de repas, leur eau minérale, leur dose d’ombre et de soleil, à respecter ! Si le soleil tapait trop fort, il fallait impérativement le tamiser et ouvrir la verrière pour donner de l’air frais.

Les oiseaux n’avaient pas seulement envahi l’espace-temps de leurs voisins, les hommes, ils avaient peuplé leur esprit et leur langage… On pouvait débusquer des becs et des plumes à chaque coin de phrase.

Ainsi, en parlant du mariage de Paméla, la jeune voisine, on plaignait cette colombe d’être tombée dans les griffes d’un pigeon voyageur, qui ferait d’elle le dindon de la farce en jouant les oiseaux migrateurs… Qui ne pourrait être qu’un mari volage, picorant à tous les râteliers de passage. Pauvre poulette, une vraie oie blanche, séduite par ce beau merle, qui se pavanait en faisant la roue devant elle. Mais une fois la queue retombée, que resterait-il à ces deux tourtereaux, qui prétendaient bâtir un nid sur du vent ?

Et tante Agathe de cacarder, de caqueter, cassant du sucre sur le dos des futurs mariés, jouant les oiseaux de mauvais augure, prévoyant que cette tête de linotte de Paméla allait faire l’autruche évidemment et fermer les yeux sur les frasques de son oiseau rare, jouant les mères poules pour le garder au nid. Car elle voulait couver !

A quoi l’oncle Léon répondait, bonhomme, qu’une poule de luxe ou une grue rencontrée dans un port n’étaient que des petites friandises, des ortolans avalés d’un coup, et que la poule pondeuse laissée au foyer, la bonne géline, est celle qui compte. Le coq a beau coqueriquer dans tous les azimuts, quand il s’est bien égosillé, il revient sur son fumier…

Le petit Lucien les écoutait caracouler et se chamailler en parlant du bonheur de la voisine. Mais il s’en fichait bien, du bonheur de la voisine. C’est son bonheur à lui qui lui filait dans les mains. Son avenir de petit poussin menacé soudain par un cancer sournois, une vilaine bête invisible qui lui bouffait le foie, lui picorait l’intestin, lui grignotait les poumons.

Alors, la voisine, elle pouvait bien y laisser ses plumes, dans ce mariage, elle pouvait bien être un oiseau pour le chat. Et le marié, il pouvait bien être un huîtrier pêcheur de perles, qui ne visait que la fortune de la fille, si la bécasse voulait devenir une huître, grand bien lui fasse !