Les voies d’Eros

Les voies d’Eros

Eros l’aurait-il oubliée ?

Les hommes demeuraient pour elle nimbés d’un troublant mystère. De leur précieux appendice, elle ne connaissait que des zizis d’enfants entraperçus et les sexes au repos des statues. Ni frères ni cousins ni copains dans sa classe de filles de Marie, personne pour la mettre au parfum.

Une saine curiosité l’avait amenée à chercher des informations pertinentes. Mais ses lectures étant soigneusement filtrées, elle n’avait trouvé d’autres sources que le petit livre vendu au fond de l’église, intitulé Qui me dira la vérité ? Piètre moisson. Celui des filles ne lui avait pas apporté grand-chose. Quant à celui des garçons, il était à peine plus explicite, grand producteur de mots savants mais sans illustration du propos. Elle connaissait la théorie du processus mais n’avait pas percé le sens des mots et n’imaginait pas à quel point ce sexe pouvait être farceur.

Et voilà qu’un jour, Evelyn tombe amoureuse. En tout bien tout honneur, ainsi que prescrit par son éducation de jeune fille convenable. Quelques sorties, quelques baisers volés, quelques caresses plus furtives qu’osées… Rien de bien méchant. Et notre Evelyn n’en demandait pas plus, dressée dès l’enfance à se garder blanche oie jusqu’au mariage. La curiosité avait été remisée et elle ne songeait pas à la satisfaire dans l’immédiat. L’amour devait rester théorique jusqu’à l’âge requis…

Et voilà qu’un autre jour, l’ami aimé doit se faire opérer. Grande inquiétude romantique pendant l’opération, ses pensées sont avec lui sur la table entre les mains du chirurgien et elle n’a qu’une idée, le rejoindre à l’hôpital, lui rendre visite, en tout bien tout honneur, bien entendu, fidèle à sa réputation. Il est très heureux de la voir arriver, de se faire cajoler, embrasser, plaindre et dorloter comme il se doit. Bien sûr, il est couvert d’un drap et ni l’un ni l’autre ne pense à autre chose. Quoique…

N’a-t-il pas une idée derrière la tête en se plaignant de la voir partir le soir, le laisser sur son lit de douleur toute la nuit ? Et elle ? Quelle folie la pousse à affronter ses parents, à leur téléphoner pour dire qu’elle passera la nuit au chevet de son ami, contrairement à toutes les règles de bienséance et alors que sa propre famille n’en fait pas autant ? Il n’est pas à la mort, n’est-ce pas ?

Elle tient bon, elle s’affirme. Lui montrer à quel point elle tient à lui. Etre seuls toute une nuit, même une nuit très sage, c’est si nouveau, c’est si tentant… Quelle aventure !