Rouge amour

Rouge amour

Le rouge, elle l‘a en horreur. Rouge cerise, rouge tomate, rouge pivoine. Rouge sang. Depuis l’enfance. Depuis ses huit ans exactement. Depuis ces horribles vacances chez sa grand-mère.

Elle y est retournée depuis, en vacances. Chez sa grand-mère. Mais elle ne lui a plus jamais adressé la parole. Plus jamais.

Et maintenant, elle dort, cette grand-mère. Elle dort là, dans son lit. Dans son lit à elle. Car elle lui a prêté son lit pendant son séjour ici. Il faut l’opérer, la vieille, d’une tumeur. Une excroissance à lui ôter demain, à l’hôpital, sous anesthésie générale. Ses parents ne pouvaient pas loger l’aïeule. Pas de place. Tandis qu’elle, dans son studio… elle a un lit. Normal qu’elle le lui cède. Elle a pris le canapé. Pour une nuit.

Elle y est maintenant, sur ce canapé, assise, droite, immobile, le souffle court, une main enserrant l’autre à lui faire mal. Immobile. A revivre. A souffrir. A haïr.

Ses doigts se croisent en une prière muette. A qui ? Elle baisse la tête. C’était l’été. Il faisait chaud. Très chaud. Elle était si heureuse de connaître la famille au sens large, de rencontrer des parents éloignés jusqu’alors inconnus. Et sa grand-mère. Il y avait fête au village. Elle avait suivi le groupe des fillettes, toutes parées de leurs plus belles tenues, chamarrées, colorées, bigarrées… Un vrai régal pour l’œil. Et leurs jolis sourires…

On les appelait une à une. Et les autres restaient à attendre. En file. La mine plus grave tout à coup. Car on entendait des cris derrière les fifres et les tambours. Chacune pourtant partait confiante, la main dans la main de l’adulte qui l’accompagnait jusqu’au lieu de la cérémonie.

Et là, sans plus de cérémonie, on les allongeait, leur troussait la robe, leur maintenait fermement bras et jambes, cuisses ouvertes, sexe exposé. Et la femme approchait. L’officiante. L’exciseuse. C’était sa grand-mère qui remplissait l’odieux office.

Elle s’était accroupie lentement, sans un mot, sans un regard pour l’enfant terrorisée, le rasoir avait lancé un éclair et le cœur s’était mis à battre comme un tamtam affolé, le corps s’était tortillé en tous sens comme un ver devant ce qui l’attendait mais implacables, les mains des assistantes s’étaient resserrées en serres indesserrables, la contraignant à l’immobilité absolue. Les doigts avaient dégagé l’objet délétère, l’impur clitoris à éliminer. Le rasoir avait tranché. D’un coup, le clitoris avait volé, sectionné, le sang avait giclé, elle avait hurlé sous la douleur atroce qui la transperçait de part en part jusqu’au sommet du crâne. Insupportable. Sexe explosé.

Mais la fête n’était pas finie.