Ecole et coquelicots

Michel repoussa la couette en soupirant. Il avait promis d’être brave pour cette première journée dans la cour des grands. Il se leva, ouvrit la fenêtre, poussa les volets et le jour entra dans sa chambre. Le jour de la rentrée. Seuls les humains savaient que l’automne était proche. Parce qu’ils avaient un calendrier. Mais la nature continuait à se croire en vacances. Les arbres rivalisaient de splendeur au soleil. Les moineaux voletaient dans la cour déserte, barbotant dans la poussière, picorant, la queue en l’air, empressés, sur le qui-vive. On avait étudié les oiseaux l’année dernière en classe. Son père avait apporté des planches en couleurs pour montrer ceux qu’on ne voyait pas dans la région. Et encore, avait-il dit, ce n’est qu’un échantillon. Il en existe bien d’autres. Ouvrez vos yeux et vos oreilles pour apprendre sans cesse. La nature est notre meilleur maître. N’oubliez jamais cela, mes enfants.

C’était bien, d’être le fils du maître. Désormais, il ne serait plus qu’un élève comme un autre. Un élève de Labiche. Il l’imaginait de l’autre côté de la cour, en train d’arpenter sa classe, de s’assurer que les pupitres étaient bien alignés, les encriers bien remplis, les manuels soigneusement empilés sur l’étagère. Vérifiant dans son tiroir si la férule, la règle et le fouet étaient bien là. Les grands moyens. Et les bonnets d’âne, oreilles pointées, pour stigmatiser les cancres.

- Michel, éveille-toi, éveille ton frère, va faire ta toilette ! C’est la rentrée !
Comme s’il pouvait l’oublier ! Il ôta d’un coup la couette de son frère, qui se recroquevilla dans sa chemise en grognant. Veinard, six ans, il quittait la classe de Maman pour entrer dans celle de Papa. Et Robert, le petit frère, lui, restait avec Maman : trois ans, l’âge de la maternelle. Une vraie maternelle quand l’institutrice, c’est votre maman.

Michel ôta sa chemise avec l’impression terrible de se dépouiller de son enfance, et se passa de l’eau sur le visage et sur les bras. Il se sécha et enfila sa tenue d’écolier. Culotte sombre jusqu’aux genoux, chaussettes sombres jusqu’aux genoux et les hautes bottines soigneusement lacées. Puis le tablier noir amidonné, qu’il portait si fièrement autrefois, symbole de son savoir face aux deux petits. Aujourd’hui, symbole de son deuil. Deuil de l’enfance et de l’insouciance. Denis endossait pour la première fois un tablier d’écolier, avec une fierté qui fit mal à l’aîné. Exclu, rejeté comme l’oisillon qui doit quitter le nid. Trop grand.

Adeline perçut le désarroi de son fils dès son arrivée à la table familiale. Il l’embrassa plus rapidement que de coutume et s’assit sur sa chaise paillée sans la regarder.
- Je t’ai préparé des fruits, dit-elle de sa voix chantante.

Elle souriait. Il fit un effort pour soutenir son regard. Elle était encore en tenue d’intérieur, froufroutante et charmante, les cheveux ondoyant sur les épaules. Sans ses bottines hautes et son chignon, elle était bien petite. Presque à sa hauteur. Il se sentait près de devenir un homme et d’habitude, cela le remplissait de fierté. Aujourd’hui, la voir petite et frêle lui fit mal, cela lui rappelait que c’était tout de suite qu’il fallait devenir un homme.

Sur la table trônait un plat de pommes, poires, pruneaux, figues et amandes. Et même des noix, dont il raffolait, car leurs circonvolutions rappelaient celles d’un cerveau et il était persuadé que manger des noix devait rendre intelligent.
- On dirait une table de fête…
- C’est une fête, mon grand, tu entres dans la classe de M. Labiche.

Michel n’était pas sûr du tout que ce fût une fête mais voir la tête dépitée de son frère lui fit du bien.
- Et pour moi, on ne fait pas de fête ? glapit Denis.
- C’est une fête pour toi aussi, sourit Eugène, tu entres dans la classe où l’on apprend à lire. Dans un an, tu pourras lire tous les livres de ma bibliothèque !

Adeline coupait le pain, y étalait la confiture et servait à tous un bol de lait fumant. Il fallait le faire bouillir soigneusement pour bien tuer les microbes. M. Pasteur l’avait dit. Michel et Denis avaient beau chercher, jamais ils n’avaient vu le moindre microbe, ni mort ni vivant, dans leur lait. Mais Adeline était formelle et Eugène lui donnait raison. La science ne pouvait mentir. Alors on s’ébouillantait les lèvres en avalant les microbes morts…

Pourtant, Mario, le petit chevrier avec qui il s’amusait pendant les vacances, buvait le lait sitôt sorti de la bique. Tout frais, tout chaud, sans s’occuper des microbes. Michel refusait d’y goûter. Ce pis ne lui disait rien qui vaille, la chèvre sentait trop fort, le lait était trop gras… Ca le dégoûtait.

Les Leroux avaient loué une petite bastide dans les collines pour y passer l’été. Peu meublée, rustique et sans confort. Un paradis pour les gamins. Certes, la ville était jolie, avec ses tuiles rondes, sa symphonie de couleurs, ocre clair, gris rose, tous ces tons passés patinés par le soleil. Venelles, ruelles, escaliers usés. Jardins emmitouflés d’où provenaient des voix et des rires invisibles. Façades mangées de verdure, vieilles portes de bois et leur heurtoir de bronze… Mais ça restait la ville. La nature, c’était autre chose.

La Provence, terre sauvage, où affleurent les traces de la formation d’un paysage millénaire. Les rocs à fleur de sol, soulevés dans la nuit des temps par les soubresauts de la Terre. Témoins d’un passé où la terre était la mer, où la sèche Provence était sous eau. Michel n’en croyait pas ses oreilles. Pourtant, ils étaient là, les coquillages, pris dans la masse des roches calcaires, témoins irréfutables. La mer était bien là autrefois.