Fermer

Crapouille

Roman jeunesse

2005

Inédit

Présentation

Crapouille, vilain surnom, qu’Arthur supporte bravement… Mais la vie lui impose bien autre chose qu'un surnom. Le voilà dans l’univers des enfants "pas comme les autres", des enfants malades, des enfants à problème, qui vivent à l’hôpital. Et parfois, qui meurent à l’hôpital. L'amour, la tendresse et l'humour contreblancent ce que le récit peut avoir de tragique. Le courage et la sagesse des enfants face à leur maladie nous donne une leçon de vie.

Extrait

Salut ! Paraît que tu es mon nouvel ami ? Moi, je m’appelle Arthur. Mais ils m’appellent Crapouille. Mi-crapaud mi-grenouille. Qui ? Tous. Mes parents, mes copains. Même l’instit’. C’est amusant, les surnoms, qu’il dit. Il appelle ça des sobriquets. Paraît que c’est l’origine des noms de famille ? Par exemple, on s’appelle Legros parce qu’on avait un ancêtre obèse. Mais moi, je n’ai pas d’ancêtre batracien. Enfin… je suppose !?

C’est Micmac qui m’a parlé de toi. Elle m’a dit de t’écrire. Alors, je te raconte. Paraît que c'est bien, de parler de ses problèmes. Et des problèmes, j’en ai. Faudra me dire ton nom. Ton prénom. L’autre, je m’en fiche. C’est toi, mon ami, pas ta famille.

Micmac vient me voir à l’hôpital. Car il faut que je te dise, je vis à l’hôpital. À l’étage des enfants. Ils ont donné des noms de rues aux couloirs. C’est comme un quartier, avec une place, une fontaine (fausse) et un banc sous un arbre poussiéreux. Je vis dans la rue des Fauvettes, au numéro 11. Dans le coin des enfants perdus. Mais pas perdus comme les amis de Peter Pan. Perdus pour la vie. Condamnés, quoi.

Oh, ils ne le disent pas. Mais nous, les enfants, nous savons bien que nous ne ferons pas de vieux os. Micmac, c’est moi qui l’ai appelée comme ça. Elle s’appelle Angel Mac je ne sais quoi. Elle est écossaise. Angel, elle dit que ça veut dire ange. Mais moi, ça me fait penser à des trucs dégoûtants, comme lange, gelée, gélatine… Je lui ai dit : Quel micmac, un nom comme ça ! C’était pour la vexer. Mais ça l’a fait rire, et elle m’a dit que je pouvais bien l’appeler comme ça si je voulais.

C’est la première fois que je peux donner un nom à quelqu’un. Non, la deuxième. Mon chat, je l’ai appelé Mimosa. Il me manque, mon chat. Quand je rentrais à la maison, il était toujours là, à m’attendre. J’ouvrais doucement, je voyais passer sa petite patte, puis sa tête et ses yeux. Miaou mi. Ça voulait dire bonjour. Tu sais que ça parle, un chat ? Il a plein de miaulements différents. Et je les comprends très bien.

Ici, les chats ne sont pas admis. Personne n’est admis. Sauf les gens. Micmac vient souvent, sans prévenir. Elle est marrante, elle apporte des trucs ridicules, mais que j’aime bien. Des pommes de pin, pour voir le temps qu’il fait ! Elles sentent bon.

J'ai une chambre pour moi seul. À la maison, je partage ma chambre avec Arnaud. On a moins de place, forcément. Et il faut tout partager, les armoires, l’air qu’on respire, le silence ou le bruit de l'autre. Et puis, Arnaud… je l'aime bien mais… je suis content qu’il ne soit pas là. À toi, je peux bien le dire, tu ne le répéteras pas. Sinon, tu sais ce qu’ils diraient, mes parents ? Que je suis jaloux. Moi, jaloux de mon frère !

Pourquoi je serais jaloux ? D’abord, il est plus jeune. Neuf ans. Moi, j’en ai douze. Il est tout mince. Moi, je suis costaud, solide, avec des yeux presque verts. Enfin, d’une couleur bizarre, entre vert et brun. Couleur bronze ? Lui, il est tout blond. Moi, je suis différent. Rien que par mes cheveux. Roux. Roux foncés. Et toujours en mode hérisson.

J’en parle comme s’ils étaient encore là, mes cheveux. Mais avec la chimio, ils sont partis. Je suis comme tout le monde ici, la boule à zéro. Paraît que je ressemble à ma mère ! Elle a des yeux couleur crotte de pigeon et des cheveux rouges ! Pas belle. Enfin, pas belle pour une femme. Elle est assez terrible, ma mère.

Arnaud, lui, c'est Papa. Il a l’air doux, Papa, mais attention, il est pilote dans l'Armée de l'air, c'est pas une mauviette. Pas souvent là. Ma mère est institutrice. Pas souvent là non plus. En fait, elle est là, mais toujours occupée de ses chers élèves. C’est qu’elle en a beaucoup, des chers élèves. Et elle se souvient de tous les anciens, les bons, les cancres et les insupportables. Avec une préférence bizarre pour les insupportables.

Je n’ai jamais été dans sa classe, heureusement. Pas drôle, d’être le fils de Mme Autriff, tu peux me croire. Discipline de fer. C’est plus cool ici à l'hôpital, personne ne nous gronde jamais.

Je suis tranquille puisque je suis condamné, plus besoin de s’en faire pour les résultats scolaires, plus besoin d’apprendre un métier, on se la coule douce… On se laisse vivre. Ils disent que je dois me reposer d’abord, que je vais reprendre l'école l’année prochaine, guéri.

Je fais semblant d'y croire, ça les rassure. Pas facile, de perdre un enfant, j’imagine. Les médecins ne sont pas contents, je suis un mauvais malade, un de ceux qui ne guérissent pas. Pourtant, je fais tout ce qu’ils me disent, je mange tout ce qu’on me donne, les pilules, les potions, je supporte les rayons et les examens. Ils sourient, mais je vois bien la contrariété dans leurs yeux quand ils consultent mon dossier.

Ce doit être plus agréable de voir les malades guérir que périr. Sinon, que de temps perdu ! Et ça ne fait pas leur publicité. Bref, ils ne m’aiment pas trop. Mais j’ai l’habitude de ne pas être trop aimé.