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Melody

Roman

1993

Reprend le texte de Chocolat noir et poivre rose rédigé en 1991

Inédit

Prix du roman aux concours d’AELA en 1993

Deuxième Prix et médaille d’argent de la Ville de Bordeaux aux concours d'Arts et Lettres de France (ALF) en 1995

Présentation

Melody est une adolescente rebelle, rétive, insolente mais pleine de talents. Elle fait tant et si bien que la voilà menacée d’être renvoyée du lycée. Ses parents ne répondent pas aux courriers du directeur, M. Yalssine. Melody lui raconte n’importe quoi, sans qu’il arrive à discerner la réalité du fantasme. Où sont ces parents invisibles, qui sont-ils ?

D’abord interloqué par la situation et par la fille, Yalssine se prend pour elle d’un intérêt de plus en plus vif, qui finit par évoluer en amour. Il faut dire qu’il porte de lourdes charges personnelles soigneusement occultées, qu’on découvre petit à petit dans les péripéties du roman.

Melody s’en amuse, elle a même parié avec un copain que Yalssine serait « à ses pieds, en morceaux » avant la remise des prix au mois de juin. Et elle a marqué la date sur son calendrier, d’une punaise rouge sang.

Mais peu à peu, elle regrette son pari. Car elle aussi se prend d’une sorte d’amour pour lui. Relation improbable, interdite et sans avenir. Les autres gravitent autour d’eux, fantômes du passé, ou mortels bien vivants, Clarisse, la femme de Yalssine, Nadine, qui est folle de lui, le copain Tom, François, son cousin et prof de piano, qui veille sur elle… Aucun ne pourrait comprendre ou admettre. Qui le pourrait ?

Extrait

Les enseignants assènent leurs cours sans pitié, sans répit, sans plaisir. Pâques est attendu comme une délivrance. Le professeur pérore, Melody griffonne. Elle suit les cours en dilettante. Elle a raté ses examens dans les grandes longueurs et ça lui est égal.

Elle pense à Yalssine. C'est la première fois que quelqu'un s'intéresse à elle, cherche à savoir ce qu'il y a derrière sa façade en cactus. Il a dépoussiéré les yeux de la poupée. Et s'il dépoussiérait les siens ?

La récréation vient interrompre le fil de ses pensées. Tandis qu'elle reprend son rêve, le dos au mur, elle voit s'approcher Tom. Il est tout sourire. Son coeur fait un bond. Etre l'élue de Tom est une faveur. Jusqu'à présent, jamais il n'avait demandé à Melody de sortir avec lui. Pourtant ses regards disent assez qu'elle lui plaît. Sans doute Melody Charpentier, toutes épines en dehors, lui fait-elle un peu peur ? Dame, il est le seul de la classe qu'elle n'ait jamais dragué ! De quoi faire un complexe. Ses copains laissent tous entendre que Melody, c'est un sacré morceau. La rumeur court, Melody laisse courir.

Bref, ces deux-là, qui se trouvent attirants, ne se le montrent pas. Mais à jouer trop fin, on risque de tout perdre et comme le bruit circule d'un renvoi possible, Tom a pris son courage à deux mains et s'approche en se balançant, l'air le plus dégagé possible.

Melody a-t-elle choisi de se poster près du bureau du directeur ? Est-ce par hasard s'il est là, à regarder la cour du haut de sa fenêtre ? Et s'il l'ouvre juste à temps pour entendre Melody parler de son "Pépé-sitting" du soir qui l'empêcherait de sortir avec Tom ?

Le mot chatouille désagréablement Yalssine. Pépé-sitting ! Alors qu'il va lui sacrifier son temps et se mettre Clarisse [sa femme] à dos ! Un moment, l'idée lui vient de signer la note de renvoi qui n'attend que son paraphe sur le coin du bureau. Mais il s'est engagé à tenter de sauver cette élève, il le fera. Le rire de Melody n'est peut-être pas étranger à sa décision ni le regard coquin qu'elle lui lance.

Elle prend le garçon par la taille et l'entraîne plus loin. Yalssine s'étonne de cette pointe azurée qui lui vrille l'estomac. Pointe de quoi, au fait ?

S'il pouvait entendre la suite, sans doute prendrait-il son stylo pour apposer sa griffe sur le billet de sortie. Melody Charpentier ne serait qu'une élève irrécupérable mise à la porte pour inconduite notoire et moyenne exécrable. Mais le hasard en a décidé autrement, qui a fait de Yalssine un homme d'honneur, éclaboussé sans le savoir par l'écume impalpable de ce grain de folie qu'on appelle l'amour.

La conversation a pris un tour pointu entre Tom et Melody.

- Moi, amoureuse de toi ?! Qu'est-ce que tu crois ? Mais, mon vieux, j'ai tous les mecs que je veux ! Même le dirlo, si je voulais !

- Tu charries ! L'incorruptible modèle mémère ?

- On parie ? Avant la fin de l'année, il est à mes pieds, en morceaux !

- En morceaux ?!

- En lambeaux.

- Chiche !

- Le trente juin.

.

Le directeur se met en route pour la séance de "Pépé-sitting". Il a retrouvé sa bonne humeur et décidé d'accepter l'humour grinçant de cette adolescente aubépineuse. Avec ses quarante ans, n'est-il pas un croulant ?

Comme la veille, il sonne en vain et fait le tour de la maison. Personne dans la salle de musique. Le lit n'est pas fait. Nounours [le chat] n'est pas à voir. Il règne dans la pièce un silence empesé. Au mur, le masque cloue l'intrus de ses yeux sans regard.

Melody ne répond à aucun appel et Yalssine se demande ce qu'il y a lieu de faire. Il ne se sent pas autorisé à visiter les lieux. Mais comme il n'aime pas se déranger pour rien, il s'engage à pas sonores dans le couloir et tout à coup, il l'aperçoit.

Elle est dans la cuisine, vêtue d'une robe safran, comme les moines. Mais bien plus courte. Que fait-elle donc ? Il est impossible qu'elle ne l'ait pas entendu venir. Elle est penchée sur l'évier, ses boucles cachent son visage. Il n'aperçoit qu'un dos courbé et deux jambes qui se perdent dans les plis de la robe.

- Melody ?

Elle se redresse, s'arrachant à son jeu. Yalssine découvre une série de bougies d'anniversaire plantées sur le métal et presque consumées. De certaines, il ne reste qu'une tache blanche et un bout de mèche calcinée. D'autres brûlent encore à petites lueurs bleues, tandis que leur mèche se tord et se courbe et finit par mourir, couchée sur le côté.

- À quoi t'amuses-tu ?

Melody se retourne lentement. Elle est très jolie. Bien maquillée et souriante. Yalssine sourit :

- On travaille ?

- Pas ce soir, désolée. Je fais du "Pépé-sitting". Vous ne m'avez pas entendue le dire tout à l'heure ? Quand vous m'espionniez à la fenêtre ?

Interdit, le directeur ne sait que répondre. À nouveau, il a la désagréable impression de se faire morigéner comme un gamin.

- Je vais garder un vieux copain. Ma voisine a pris son père chez elle, mais il ne se décide pas à mourir comme prévu. Ça l'embête. Alors quand elle veut sortir, elle m'appelle. Il est gâteux comme une vieille pomme. Mais je l'aime bien.

Yalssine n'en croit pas un mot. On ne se fait pas belle comme ça pour garder un vieux gâteux à moins d'être particulièrement perverse. Elle doit sortir. Probablement avec ce Tom. Et elle n'ose pas le lui dire. Furieux qu'on se moque de lui, il se mord la lèvre.

- Vous ne me croyez pas. Je vois bien que vous ne me croyez pas. Venez avec moi, vous verrez bien.

Elle est bien libre de faire ce qu'elle veut. Yalssine se retourne d'un bloc dans son petit costume et s'en va en criant par-dessus son épaule :

- Ce sera pour demain. Si ça te convient !

- Sois pas fâché, crie-t-elle dans son dos.

Le ton câlin de sa voix le retient comme un élastique, mais il a amorcé son départ et le poursuit, traverse la maison d'un pas vif, puis le jardin qui s'étale au soleil...