Le guigaga

Nouvelle écrite en 2008
Inédite
Nouvelle humoristique
Remarquée au concours Richelieu de la nouvelle à Liège en 2010
Un employé de bureau très effacé, au point d’en bégayer, partage le local avec quatre filles délurées, qui ne se privent pas de l’asticoter. Ça ne peut pas durer toujours…
Présentation
Guy se fait tourner en bourrique, pas méchamment, mais quand même, on se moque quand il bégaie, on l’appelle le guigaga ou le guignol.
Il est amoureux de la pétillante secrétaire, Pétunia, qui naturellement n’en fait aucun cas et parle sans cesse du beau Richard, acteur amateur, dont elle a fait la connaissance.
Sa collègue Maud n’est pas indifférente au charme de Richard, mais Pétunia est bien décidée à aller au bout de la relation, malgré les jaloux. Guy n’a pas dit son dernier mot.
Et les choses tournent parfois autrement qu’on ne le croyait.
Extrait
Le guignolo, c’est rigolo. Mais le guigaga ! Pourquoi ?
C’est le surnom d’un certain Guy, employé de bureau qui avait la fâcheuse habitude de redoubler les sons de certains mots. Bègue à mi-temps, si l’on peut dire, ce qui causait des quiproquos.
Un nez, dans sa bouche, devenait un néné. Les employées s’esclaffaient. Mais sans rire, quand ça déraille, c’est parfois de très mauvais aloi.
Ainsi, quand il avait affirmé le plus sérieusement du monde à son patron, en lui vantant les mérites de son pistolet Luger : J’ai toujours fait beaucoup de cas de ce calibre, en redoublant malencontreusement le mot cas…
Je vous laisse imaginer… Le cas du cas resta dans les annales de la boîte, si j’ose le dire ainsi.
Il en souffrait, bien sûr, de ces rires qu’il n’avait pas voulu provoquer. Mais plus il s’appliquait, plus il bégayait. Quand il vous sortait crânement que l’homme est un loulou pour l’homme, il était difficile de ne pas se moquer.
Et quand il demandait si on faisait le pont, et qu’il prononçait le pompon, on applaudissait le guignol. Les bons mots fusaient : le pompon du marin, tout le monde sur le pompon, branle-bas de combat, on appareille !
- Un ou deux p, pour toi, appareiller ? lui demandait-on, en le fixant droit dans les yeux.
- Deux pé-pé, faisait-il, sans percevoir le piège.
- Deux pépées pour toi tout seul, gourmand, va ! Tu nous les présentes quand, tes pépées ?
Dans ces conditions, vous comprendrez que le pauvre Guy se taisait plus souvent qu’à son tour.
Surtout depuis que la délicieuse secrétaire, la pétulante Pétunia, lui avait rétorqué, un jour qu’il la complimentait sur son joli teint au retour des vacances :
- Comment ça, mon joli tintin ? Qu’est-ce que tu appelles mon joli tintin ? Tu peux préciser s’il te plaît ?
- T’inquiète, Pétunia, il a voulu dire popotin ! gloussa sa collègue.
Il avait rougi et bafouillé qu’il parlait de son hâle - halal…. Avait voulu se reprendre en parlant de son ton - tonton, de sa mine - mimine… et avait fini par s’enfuir sous les rires.
D’autant que la jolie Pétunia, il en était bleu. Sans espoir hélas. Comment pourrait-elle s’enticher de ce personnage falot, au visage étroit, à la mine de papier pelure, qui semblait s’effriter sous son regard. Et cette chevelure filasse tombant de part et d’autre du visage pour le rendre encore plus étroit derrière ses grosses lunettes. Ce n’est pas la demi-barbe qui tentait un look improbable de baroudeur mal rasé qui pouvait faire effet sur cette tourterelle écervelée, préoccupée avant tout de la couleur de son vernis à ongles.
Malléable comme un chewing-gum mâchonné, Guy demeurait impassible, prenant la forme des moqueries qui le modelaient jour après jour, sans paraître se laisser entamer. Et il fallait y regarder de près pour voir que derrière les verres, les yeux brillaient parfois de colère rentrée. Mais ça, ni Pétunia ni les autres ne s’en donnaient la peine. Guy, c’était le rigolo de service, il supportait tout sans réagir. Fait acquis.
Mais un jour…