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Au secours Maman !

Nouvelle écrite en 2008

Inédite

Nouvelle écrite dans la foulée du concours de la Fureur de Lire, sur le thème « Révolution »
Fait suite à la nouvelle Au secours, Maman travaille !

Cette fois, la maman s’entiche de poésie, et souhaite en faire profiter son fils, qui n’en a rien à faire.
Il en viendra tout de même un jour à la poésie, mais pas comme on le pense ! Bon sang ne peut mentir.

Présentation

Une lettre trouvée sous un meuble au bureau, un poème d’amour écrit par la tante d’un collègue, il n’en faut pas plus pour éveiller la fibre poétique de la maman qui travaille. La voilà qui se met à poétiser à tout vent. Cela finit par agacer.
Le fils va tenter d’y mettre un terme. Son intervention ouvre une porte inattendue. Révolution sous cape, et la poésie s’en va sur la pointe des pieds…

Extrait

Maman avait un boulot pas très excitant. Elle n’en parlait jamais, il n’y avait rien à raconter.

Mais voilà qu’un jour, elle nous ramène une lettre trouvée au bureau. Un vieux courrier qui avait glissé derrière un casier et qui est réapparu par miracle, quand on a remplacé du matériel devenu désuet.

À la voir si excitée, j’imaginais qu’elle contenait pour le moins la carte d’un trésor ou un billet de loterie gagnant, cette lettre. Eh bien non ! Juste un poème.

Et son explication m’a encore davantage refroidi :
- Elle est adressée à un de mes collègues. Il avait une vieille tante, qui lui envoyait régulièrement des poèmes, pour l’aider, disait-elle, à séduire l’élue de son cœur, qui était une pimbêche imperméable à ses avances. Lui, ça ne l’intéressait pas, les poèmes, pas le temps pour les fariboles d’une vieille folle, qu’il disait. Et ça volait au panier vite fait. Mais cette lettre a échappé à la poubelle, elle a dû tomber à côté et être poussée du pied sous le meuble. Moi, curieuse, j’ai lu le poème, il est magnifique. Tu vas voir, écoute.
- Ah non ! Moi non plus je n’ai pas le temps pour les fariboles !

Elle s’est assise dans le fauteuil, a croisé les jambes et déplié le feuillet bleu, l’a respiré (!) et s’est mise à lire d’un air inspiré qui n’annonçait rien de bon. Effectivement, elle a terminé en disant qu’elle avait bien envie d’aller voir la vieille folle qui écrivait si bien.
- Mais Maman, qu’est-ce que tu vas lui dire ? Que tu as lu son courrier ?
- Que j’aime ce poème, que je voudrais en lire d’autres.

Elle y est allée dès le samedi suivant, en mettant autant de soin à sa tenue que pour un rendez-vous galant. Après tout, si elle n’a rien de mieux à faire que d’écouter des salades poétiques, c’est son affaire. Papa était en voyage d’affaires, et je crois qu’elle s’ennuyait. Alors, elle meublait.

Elle est rentrée rayonnante et m’a dit d’emblée, alors que je ne lui demandais rien, qu’elle avait passé une excellente après-midi, mais qu’elle avait eu une surprise de taille. Et il fallait que je devine !
- La vieille tante était un homme ?!
- Mais non ! Une délicieuse vieille dame.
- Elle sentait la bouse de vache ?
- Veux-tu te taire ?!
- Les vieux sentent toujours la bouse de vache.
- J’ai trouvé l’âme sœur, elle m’a révélée à moi-même. C’était magique.

Horreur ! Ma mère avait viré gouine ! Et avec une vieille encore ! Ça m’a fait une drôle de sensation au creux de l’estomac. Non que je me formalise des filles qui ont l’imbécillité de préférer le sexe faible au sexe fort. C’est leur affaire. Mais ma mère, non, ce n’était pas possible !

En fait, je me trompais.

- Elle m’a montré ses textes, a dit ma mère. Elle me les a fait lire à haute voix, et m’a dit que je les lis si bien qu’on croirait que je les ai écrits. Puis, elle m’a tendu un crayon, et m’a dit d’écrire ce qui me venait à l’esprit. Et je l’ai fait ! Je me suis jetée à l’eau. Et j’ai flotté ! Flotté sur la poésie, c’est grisant. Tu devrais essayer.

Elle peut toujours courir ! Mais voilà qu’elle a extirpé de son sac une flopée de feuillets, où elle avait jeté sa production, pour m’en faire profiter… M’offrir la primeur de la mère nouvelle qui venait de jaillir sous l’égide de la vieille folle.

Elle virait cigale. C’était mieux que gouine, mais j’avais mieux à faire qu’écouter des calembredaines, fussent-elles de la main de ma mère. Seulement, elle avait l’air si heureuse de m’y faire goûter… Comme si elle me donnait une première panade de fruits après le fade lait maternel. Pour lui faire plaisir, j’ai écouté. J’ai même applaudi. Je ne m’en vanterais pas auprès de mes potes, mais je l’ai fait.

Mal m’en a pris. Car aussitôt, elle s’est prise pour Rimbaud. Mettant à la poésie la même énergie qu’à son ménage et son boulot, elle s’est mise à griffonner partout, s’interrompant à tout bout de champ quand l’inspiration la prenait… Et c’était souvent ! Elle se disait habitée par tant de choses enfouies depuis plus de cinquante ans, qui ne demandaient qu’à voir le jour. La boîte de Pandore était ouverte...