Fermer

Au secours, Maman travaille !

Nouvelle écrite en 2008

Inédite

Nouvelle écrite pour la Fureur de Lire, sur le thème « Révolution ». Plutôt humoristique.

La réaction du fils de la maison, habitué à une mère au foyer, le jour où celle-ci se met en tête de travailler, ce qui chamboule un peu son confortable quotidien. D’autant plus que son père, méfiant, le charge de la surveiller pour savoir ce qu’elle fait entre midi et quatorze heures. Il découvre qu’elle quitte son travail pour se rendre dans une maison voisine.

Présentation

Bien pratique quand même, une maman au foyer, qui s’occupe de tout pendant qu’on dort ou qu’on est au cours, qu’on fait du sport ou qu’on sort avec les copains. Quand on rentre, tout est en ordre, le repas est prêt, on peut se détendre et profiter de son temps libre pour s’amuser un peu ! Depuis qu’elle travaille, elle a moins de temps, et souhaite un coup de main. Et si le père se met à avoir des soupçons sur sa fidélité, c’est encore plus inconfortable. Surtout qu’on dirait bien qu’il a des raisons de se faire des cheveux !

Extrait

Quelle mouche l’a piquée ?! À cinquante-huit ans, après se l’être coulée douce pendant trente-huit ans entre ses quatre murs, ses quatre enfants, ses quatre petits gâteaux, voilà qu’elle s’est mis en tête de travailler ! Elle commence quand les autres rêvent d’arrêter !

Et elle a choisi de faire ça pendant les vacances scolaires ! Ce qui fait que, quand je me lève peinard, elle a mis les voiles. Je prends mon petit déjeuner tout seul. Puis il faut que je débarrasse la table, que je range la vaisselle, le pain, les confitures et tout le barda. Sans oublier les miettes à ramasser ! Bon prince, je vais jusqu’à fermer mon lit. Sinon, ça fait bordel, d’après elle. Mais pour le reste… Le sol reste poussiéreux, les choses qui avaient l’habitude de se ranger toutes seules restent où elles sont. Et quand Maman rentre, elle retrouve son nid délaissé comme elle l’a laissé, poussière et désordre en bonne place.

Le plus beau, c’est qu’elle ne l’a pas cherché, ce boulot. Sa vie de farniente lui convenait. On le lui a offert sur un plateau. Le voisin avait besoin d’une secrétaire… Elle s’est engouffrée vite fait dans la brèche. À croire qu’elle n’attendait que ça pour se défiler et nous laisser en plan, Papa et moi. Abandon de poste. Ça va chercher loin en temps de guerre, abandon de poste.

Ce n’est pas la guerre, bien sûr, mais c’est la révolution. Pour elle, ça ne change pas grand-chose. Elle se lève à six heures comme avant, bricole à gauche à droite, comme avant. Puis elle file, avec des airs importants, des airs occupés, préoccupés. Elle part au Travail avec un grand T. Qu’est-ce qu’elle peut se prendre au sérieux ! Mais nous ? On reste en carafe.

Quand elle ne travaillait pas, son temps ne comptait pas. N’était pas comptabilisable, puisqu’elle ne gagnait rien, qu’aucun patron ne déboursait le moindre centime pour elle. Elle dit qu’elle travaillait aussi. Mais… quand on travaille pour rien (deux fois pour rien, pas de salaire et pas de résultat, puisque c’est toujours à recommencer - deux fois rien = rien, c’est mathématique), ce n’est pas un travail ! C’est du vent. Son temps, c’était un gros marshmallow informe qu’on grignotait tous, il en restait toujours, ça repoussait automatiquement. Elle ne comptait pas son temps. Elle ne comptait pas, de toutes façons... C’est nous qui comptions !

Elle travaillait quand elle voulait, comme elle voulait, si elle voulait, relax, et elle avait du temps pour nous. Maintenant qu’elle est tombée dans la précision des grilles horaires, dans le gris rouage du travail obligatoire, je vous prie de croire qu’elle nous le compte, son précieux temps. Et qu’elle compte sur nous pour un tas de choses…

Mais nous, on a autre chose à faire. Papa travaille et moi, je suis en vacances. Je l’ai bien mérité, après une année de galère en classe, pendant qu’elle glandouillait à la maison. Là, elle voit ce que c’est, la vie active. Ça décoiffe.

Heureusement, sitôt à la maison, ses mains retrouvent leur emploi naturel. Elles s’activent à cuisiner, dresser la table pour le repas, tardif maintenant, elles se remettent à épousseter, nettoyer, ranger, enfin la routine à deux sous de sa vie inactive.

Le comble, non contente de nous priver de sa présence, elle veut avoir du temps pour elle ! Tout révolutionner, de façon à ce que chacun prenne sa charge du travail à la maison. Une petite tranche de loisir contre une petite tranche de travail. Et allez donc !

Elle met tant d’allant à aller au boulot que Papa se pose des questions. Ce n’est pas l’appât du gain qui la motive, elle a un salaire minable, ce n’est pas l’attrait du poste non plus. Son patron ? Notre voisin n’est qu’un épais gras-du-bide sans charme, qu’elle n’a jamais regardé autrement qu’en voisin. Et encore ! Pour ce qu’elle le regardait ! Un collègue ? C’est qu’elle ne raconte rien. Elle en a assez entendu, des jérémiades et confidences des gens qui travaillent et qui ont besoin de s’épancher sur leurs misères.

Elle, elle garde ses misères pour elle. Ou alors, elle n’en a pas. Pour en avoir le cœur net, Papa passe « la prendre au travail ». Histoire de voir. Et il voit. Il voit que les collègues sont bien trop beaux et bien trop jeunes. Bien plus beaux et plus jeunes que lui. L’aigre morsure de la jalousie lui tord le cœur. Mais il ne veut pas le montrer, c’est indigne de lui.