Fermer

Coup d’éclat

Nouvelle écrite en 2006

Inédite

Drame de l’autisme

Drame ? Qu’est-ce qu’on en sait ? Et si elle était bien dans son monde, la petite autiste ? Pourquoi parler ? On se comprend si bien à demi-mot. À tiers de mot. À millième de mot. Sans mots.
Ils parlent pour deux. Ils parlent pour dix. Ils parlent pour moi…

Présentation

On est dans la tête d’une petite fille autiste. Pas de mots prononcés, mais des pensées, des ressentis, des actions.
Son point de vue sur elle-même, sur les autres, ses parents, son frère, son chat, la maîtresse d’école de son frère, venue à la maison pour parler de « son cas » à ses parents. C’est comme ça qu’elle a su qu’elle était « autiste »...
Et la maîtresse propose un traitement de son cru, tout à fait nouveau, car elle a fait « psy » avant d’être maîtresse d’école…
Elle s’en mordra les doigts, la maîtresse, si elle en a encore !

Extrait

Autiste. Qu’ils disent.
Qu’est-ce que ça veut dire, autiste ?
Qu’ils croient que je ne sais pas qu’ils existent, que le monde existe ? Que je ne veux pas communiquer avec eux ? C’est vrai, je ne veux pas communiquer. Mais pas parce qu’ils n’existent pas. Je sais bien qu’ils existent. Je ne veux pas communiquer, c’est tout.

Je les trouve bêtes. Pourquoi leur parler ? Moi, je ne parle pas. Pas besoin. Ils me donnent tout ce qu’il me faut depuis que je suis née. Notamment un flot de paroles ininterrompues. Ils parlent pour deux, ils parlent pour dix. Ils parlent pour moi. Ils disent tout ce qu’il est possible de dire. Moi, je garde ma salive pour manger.

Pourquoi parler ? Tout a été dit déjà. On se comprend à demi-mot. À tiers de mot. À millième de mot. Sans mots.

Moi, je ne fais même pas de gestes. Pas besoin. Rien à leur dire. Rien à leur demander. Moi, j’écoute. C’est fou ce que les gens peuvent raconter quand ils croient qu’on ne les comprend pas. Moi, j’emmagasine. Depuis que je suis née, j’emmagasine. Et j’en ai des choses en magasin. Des monceaux. Des montagnes. Un jour, je créerai un monde. Un monde plus beau que le leur.

Parce que le leur, il faut bien dire qu’il n’est pas très beau. Il est plein de mensonges. Celui qui s’appelle mon père a une maîtresse. Pas une maîtresse d’école, non. Elle ne lui apprend rien. Mais qu’est-ce qu’elle lui prend ! Elle en veut toujours plus. De l’argent, des bijoux, des cadeaux. Il ne se cache pas de moi pour lui téléphoner, puisqu’il est entendu que je ne comprends rien et que je ne raconte rien. Il parle devant moi comme si j’étais un chien.

Je suis dans ma bulle, tranquille. Il y fait beau, je suis la reine puisque je suis seule à y vivre. Je n’invite personne. Que mes rêves. Mes rêves s’appellent musique, couleur, caresse, parfum, bonheur… Mes rêves s’appellent moi.

Mon frère aussi a une maîtresse. D’école, lui. Bête à manger du foin. Je la connais. Elle est venue à la maison parler à mes parents de « mon cas ». C’est comme ça que j’ai su que j’étais autiste. Elle en connaissait un bout sur la question, la maîtresse. Elle avait fait « psy » avant d’être maîtresse d’école. Elle a parlé toute la soirée. À donner le tournis, même à des gens rompus à la conversation comme mes parents.

Je jouais sous la table, avec son foulard de soie, que je frottais sur mes jambes et sur mes joues, inlassablement. Elle me regardait avec commisération depuis son fauteuil, mais je ne lui en voulais pas. Elle ne sait rien de la douceur de la soie sur les jambes ou sur les joues. Pour elle, un foulard, ça se noue sous le menton, ça se serre autour du cou, ça s’enlève en arrivant, ça se fourre au fond de la poche… elle ne connaît pas le paradis de la soie et de la caresse sur les joues.

Mes parents lui servaient verre d’eau sur verre d’eau pour remplacer la salive qu’elle gaspillait. Mon frère est venu voir trois ou quatre fois en douce, sans qu’ils s’en aperçoivent. Car ils parlent tellement qu’ils n’entendent rien, ils regardent tellement qu’ils ne voient rien…

Il est gentil, mon frère, mais je n’ai rien à lui dire. Lui non plus. Il me berce parfois, il me brosse les cheveux, il me caresse la joue. Comme il fait avec Poum, le chat. Mais Poum est plus amusant, il joue avec des boulettes de papier, sur lesquelles il s’élance comme une furie. Moi, je n’ai pas de réaction quand on me lance une balle ou qu’on me montre une poupée. Vous ne voudriez pas que je joue comme un chat ? Je ne suis pas un chat. Je suis une fille.
Une fille à qui on fiche une paix royale. À qui on fichait une paix royale. Jusqu’au jour où…