Ploc

Nouvelle écrite en 2004
Publiée dans le recueil Les couleurs de la peur ... aux éditions M.E.O. (2021)
Cette nouvelle a retenu l’attention du jury au concours Richelieu.
Une situation folle, qui n’offre aucune explication logique. Et affreusement stressante. Se réveiller dans un endroit inconnu, plongée dans un liquide froid. Pas confortable du tout. Mais encore moins confortable d’en sortir, car l’air brûle la peau. N’avoir aucun souvenir, aucune idée de ce qui vous a amenée là… Est-ce la morgue ?
Présentation
Sans savoir ni comment ni pourquoi elle est là, si vraiment on la croit morte et prête à être mise en bière, il faut qu’elle se signale, qu’on la reconnaisse vivante, qu’on la libère et qu’on la soigne.
Mais son instinct la pousse à se cacher en entendant arriver un pas irrégulier, qui fait plic et puis ploc, comme si une des chaussures n’était pas remplie d’un pied de chair.
Bien lui en prend. Elle comprend alors pourquoi elle trempait dans cette horrible mixture. Il faut absolument s’échapper.
Extrait
Elle émerge du néant. Seules trois perceptions. Fugaces. Angoissantes. Le ploc d’abord. Régulier. Irritant. Le ploc de la goutte dans l’eau toutes les cinq secondes. Ploc. Et l’odeur. Acre, écœurante, qui lui creuse le crâne. Et cette sensation de brûlure glacée qui l’enveloppe comme un linceul et lui ronge la peau. Tout cela. Et rien d’autre.
Des bulles de gaz à la surface d’un marais, qui claquent. Le ploc qui revient à terme de temps, le ploc qu’elle attend, qui lui rythme le temps, qui sonne et qui résonne. Qui fait frissonner l’eau d’une angoisse profonde, de seconde en seconde plus étroitement imbriquée. Le ploc. Et l’odeur, qui pénètre jusqu’au fond du tréfonds des poumons à chaque inspiration. L’odeur. Et l’eau, qui lui creuse la peau jusqu’au dernier des os, de douleur en douleur. Et la peur qui l’étreint. Où est-elle ?
Elle ouvre les yeux. Blanc. Tout est blanc. La lumière qui sourd du plafond. Le plafond comme un couvercle. Les murs, brillants. L’eau dans laquelle elle trempe, allongée. Et sa chair même. Livide. Et l’odeur qui embaume. Qui l’embaume. C’est cela. Elle doit être morte, elle est à la morgue, dans la saumure. Son corps trempe, on va la momifier. Quelle horreur… Une goutte encore, qui fait frémir l’eau. Ploc.
Si elle est morte, pourquoi est-elle consciente ? Elle n’a aucun souvenir. Ploc. Aucun avenir, c’est normal si elle est morte. Mais le souvenir ? Ploc. Ce qu’il y avait avant le venir, avant de venir ici ?
Imperturbable, le ploc scande sa pensée vaseuse, la structure, la balise. Vivante, c’était le tic tac de sa montre. Morte, c’est le ploc d’une clepsydre invisible mais sonore, si horriblement sonore. Elle déglutit péniblement.
Si elle avale, c’est qu’elle vit. Elle peut bouger. Elle soulève un bras, l’extrait de la gangue laiteuse où elle trempe. Sa chair est flasque, pâle, comme prête à se décomposer. Elle hésite à sortir l’autre bras, à saisir les poignées pour tenter de se redresser. Et si elle allait se casser en morceaux ? Même morte et sans espoir, c’est difficile à vivre, une telle idée. Ploc. Au bout de trois ploc d’hésitation, elle saisit les poignées. Sa chair s’écrase sur le métal mais n’éclate pas.
Revue de presse
Se référer à la revue de presse du recueil Les couleurs de la peur.