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On imagine

Nouvelle écrite en 2004

Inédite

Ancien titre: Symphonie en noir et blanc

Une femme qui oscille entre vies rêvées et rêves vivants. Rien n’est tout noir, tout blanc. Où est la réalité, où est le rêve, où est l’illusion ?

La nouvelle se vit à plusieurs niveaux, qui s’enchevêtrent, se chevauchent et viennent s’entrechoquer pour créer un écheveau complexe de réalités contestables.

On s’y perd, car il semble y avoir plusieurs réalités autour d’une même personne, et quand on croit avoir compris, la nouvelle glisse et on se perd à nouveau…

Présentation

Écrite pour un concours, sur un aphorisme parmi ceux proposés.

La nouvelle est basée sur l’aphorisme suivant :
"On imagine sa vie bien plus qu’on ne la vit"

Avec clins d’oeil à ceux-ci, qui me parlaient aussi :
"L’oubli devrait être aussi aisé que le pardon"
"Le corps vit de présent, l’esprit d’avenir, le cœur de passé"
"Se chercher vainement est douloureux, mais se trouver est pire"

Extrait

Perle de temps perdue dans l’océan de ma vie… Bulle d’huile privilégiée dans l’eau. Liberté dans mon bain, plus de règles, plus de lois, plus d’espion. Je suis seule.

Mais l’est-on jamais, seule ? L’eau refroidit. Je me lève, m’enveloppe, me frictionne. Quittant ma bienheureuse solitude animale, j’enfile un habit de convenances. C’est la nuit, je porte donc une chemise de nuit. Brosse mes cheveux pour les lisser, les séparer comme il convient. Je chausse mes pantoufles, et mes pieds meurent dans leur carcan de velours gris.

Dans la chambre, une veilleuse empêche le noir d’avaler mes hommes. Mes hommes. Le grand, qui ronfle dans son lit, couché en diagonale. Le petit, qui rêve dans son berceau, les bras levés. Devant quelle menace invisible, les bras levés ? Que peut penser un bébé ? Quels rêves déjà se faufilent comme les premiers filets d’un ruisselet rampant dans l’herbe ? Pourvu qu’il ne s’éveille pas la nuit. Mes seins sont vides, et il est si exigeant, ce petit. Demain, j’aurai fait le plein, demain, il pourra recommencer à me manger, le lait coulera, la vie lui glissera dans la bouche, tranquillement. Appel du lait qui perle. Dès que j’y pense, mes seins se gonflent, et le lait monte, comme les larmes dans les yeux. C’est pour demain. À présent, je peux glisser dans le sommeil, dans un voilier de rêve. Tout est bien.

Un bruit m’éveille. Il fait très noir. Le drap me gratte, la chemise me serre. Pourquoi la veilleuse est-elle éteinte ? Je me dresse à demi. Rien. Tendant la main pour éveiller mon homme, je ne rencontre rien. Le lit est vide et froid. Je m’assieds, aux aguets. Je sens à ma droite une présence toute proche, un frémissement de l’air. Comme une chaleur. Je n’ose plus bouger, plus respirer. Qui est là, debout à côté du lit ? Pourquoi fait-il tout noir ?

Et tout à coup, la lumière d’une lampe en plein visage. Je ne vois rien. Seul, l’éclat de lumière sur le chandelier d’argent qui se lève pour me frapper.

Un cambrioleur ? Je reçois sur la tête le coup qui m’assomme et la voix qui me fait « Désolé, Maman… »

Et je sombre au fond d’une baignoire sans fond, toute noire, sans coup de pied pour me sauver. Cauchemar…