Pic à glace

Nouvelle écrite en 2003
Inédite
Nouvelle policière
Lucas adore sa femme et fait tout pour lui faire plaisir. Pourtant, il lui cache quelque chose. C’est qu’elle n’est pas toujours facile à vivre, Mylène. Elle est jalouse. Il n’y a pas de quoi. Il y a bien cette vieille affaire, cette Margerie. Mais c’est de l’histoire ancienne.
Pourtant, elle va refaire surface, subrepticement, le jour où l’on découvrira un cadavre dans l’étang qui borde la maison de cette « histoire ancienne ».
Une distinction
Présentation
Lucas est un ancien de la Légion, c’est dire qu’il est en forme, rompu à la discipline et à une certaine rigueur morale. Il est marié à présent et n’évoque jamais son séjour à la la Légion, ni ce qui s’est passé avant ou après ce séjour. Il ne vit que pour le présent et pour sa femme Mylène, qui le comble pleinement.
Mais le passé va le rattraper, et il se trouvera devant un cas de conscience.
Cette nouvelle a été finaliste du concours de nouvelles policières de la RTBF en 2003.
Extrait
Allongé sur son lit, Lucas digère son cassoulet. Mylène a toujours la main lourde sur les fayots. A croire que c’est elle qui a passé des années sous les drapeaux ! Même le cuisinier de cantine n’en mettait pas autant. Et pas question d’en laisser une miette. Mylène n’aime que les plats bien vidés. Question de principe.
Lucas se passe la main dans les cheveux, qu’il porte très courts. Les femmes raffolent de son visage ouvert, de ses yeux clairs, de ses cheveux courts. Plaire aux femmes, c’est important. Lui, il a trouvé la perle, minouche et amoureuse, et entend bien la garder.
La télé fonctionne en catimini, faut se tenir au courant. Tous les soirs après le repas, il ingurgite sa dose d’infos pendant que sa femme s’active à grands bruits de casseroles dans l’évier. Il ôte ses lunettes et s’étire en bâillant.
Soudain, son attention est attirée par une voix métallique, qui tranche sur le ronron des informations. Il se fige, remet ses lunettes. Cette voix, il la connaît, ces intonations acerbes, ce ton désagréable.
Le visage d’une femme, très jolie mais au regard en pic à glace, s’encadre dans la lucarne de l’écran. Elle a été entendue comme témoin dans une affaire criminelle, vaguement suspectée, mais aucune charge n’a été retenue contre elle. Elle a alerté les médias et se défend comme un beau diable d’avoir assassiné l’homme dont on a retrouvé le corps en très mauvais état dans les roseaux de l’étang qui borde sa maison. Dans le village, le bruit court que c’est son mari. Il y avait longtemps qu’on ne l’avait plus vu, ce mari… Le journaliste, flairant le scoop, est trop heureux de l’asticoter. La femme s’exprime avec virulence :
J’ai pas tué mon mari ! D’ailleurs, c’était pas mon mari. Concubin… comme on dit. Con, c’est sûr, mais pas cubain ! Et y a longtemps qu’il est parti, il a foutu le camp sans prévenir. Évidemment, ça arrange bien les gens, qu’on trouve un cadavre chez moi et qu’on dise que c’est lui, ça leur plairait bien, à tous ces abrutis, de me voir au trou !
- Vous n’avez pas signalé sa disparition ?
- Pour quoi faire ? Il est parti, bon débarras.
- Et ce corps ?
- C’est peut-être lui qui est mort, je n’en sais rien. Il a peut-être été tué. Mais ce n’est pas moi qui l’ai tué, ça, je le sais ! J’allais pas me salir les mains et faire de la prison pour ce mollasson. Qu’il aille au diable.
- Il y est, le pauvre, au diable…
- Allez-y aussi ! Je vous dis que c’est pas moi !
Lucas tressaille. Mylène est là tout à coup, son torchon à la main. Il coupe l’image. La belle femme au regard glacé disparaît de l’écran. Mais c’est sa femme à présent qui le fixe d’un œil réfrigérant. Curieux comme les femmes se sentent en danger dès que paraît une femme trop belle…
Elle pince les lèvres :
- Mais je t’en prie, ne te gêne pas. Déguste-moi cette nymphe d’égout !
- Mais… je… Cette femme est soupçonnée d’avoir tué son compagnon.
- Tu en fais une tête ! Dis-moi plutôt si tu veux que je mette ma nuisette rose ou la noire. Plutôt la noire, elle ira bien avec ta tête d’enterrement !
- Je ne digère pas bien.
- Merci ! Bon, dors alors. Je vais prendre un bain…
Sitôt la porte refermée, Lucas rallume la télé. En douce. Pour revoir la femme. Mais on parle déjà d’autre chose. Il zappe en vain, allume la radio, on ne sait jamais. C’est qu’il la connaît, cette femme. Elle s’appelle Margerie, et ce n’est pas un cadeau. Aurait-elle tué l’infortuné garçon qui aurait eu le courage de vivre avec elle ?