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Et vous encore, mineurs…

Nouvelle écrite en 2002

Publiée dans la Revue générale en 2002

Et publiée dans le recueil Noire ou bleue ? aux éditions Audace (2013)

Une histoire de mineurs bloqués au fond, pleine d’horreur, de terreur mais aussi de souvenirs, de questions et d’espoirs. Vous serez avec eux au fond de la mine, la gorge étranglée par la peur, les yeux pleins de poussière de charbon, dégoulinants de sueur et terrifiés par l’obscurité qui s’étend.
Digérés par la mine.

Prix du concours de la Revue Générale

Présentation

Cette nouvelle a été écrite pour le concours de la Revue Générale en 2002. Il s’agissait d’écrire un texte en partant de quelques vers d’un poète belge. Le concours se déroulait en deux temps. Le jury retenait quatre textes, qui ont paru dans la Revue de mai-juin. Il revenait aux lecteurs de déterminer par leur vote la nouvelle gagnante du concours. Et au mois d’octobre, j’ai eu la joie d’apprendre qu’une large majorité d’entre eux avait choisi ma nouvelle et qu’elle remportait le Prix.
Les trois autres finalistes étaient : Gérard Gambier, Jacques Henrard et Siska Moffarts. On peut découvrir les quatre textes dans le numéro de mai-juin 2002 de la Revue générale.

Outre la parution dans la revue, la nouvelle a été publiée en tirés-à-part.

Extrait

Et vous encor, mineurs qui cheminez sous terre,
Le corps rampant, avec la lampe entre les dents
Jusqu’à la veine étroite où le charbon branlant
Cède sous votre effort obscur et solitaire

C’est beau, Verhaeren. Tu connais ?
- Arrête ! Arrête avec tes vers idiots ! C’est nous, les vers, les vers de terre ! C’est nous qu’on va crever sous terre. Je voulais pas le faire, ce fichu métier. Je leur avais dit que je voulais pas le faire. Mais les Borins, c’est têtu. Mon père l’a fait, son père l’a fait, fallait que je le fasse.

Je criais presque dans mon désespoir. Les autres se taisaient. Qu’y avait-il à dire ?
- Moi, je voulais être jardinier, faire pousser des fleurs. Faire vivre la terre. Pas mourir dessous. Saloperie de mine.

Vaincu, je m’effondre, je m’assieds, les genoux fléchis, la tête entre les mains. Sales, sales, sales. Tout est sale dans la mine. J’ai vingt ans et je ne veux pas mourir. C’est pas un titre de bouquin, ça ? Non, quinze ans, elle avait quinze ans, la gamine. Quinze ou vingt, de toute façon, c’est pas un âge pour mourir. Y a-t-il un âge pour mourir ?

Une main se pose sur mon épaule. Qui ? L’air même est sale, on n’y voit rien. Le vieil Hubert, sans doute, au poids de la main. Elle me presse d’un air qui se veut réconfortant. Mais ça ne me réconforte pas de savoir que je vais mourir en sa compagnie. Il dit que c’est toujours comme ça quand il y a un coup de poussier. Il en a déjà connu. Il a toujours pu s’en sortir.

Mais cette fois, c’est foutu. Huit cents mètres de fond. Bloqués tout au bout d’une galerie transversale, un des boyaux les plus étroits, les plus confinés, les plus invivables. Le bout du bout des dernières branches de l’arbre immense que la mine dessine sous la terre. Cet arbre mort où tous les hommes de ma famille ont trouvé leur dernière heure. Cette fois, c’est mon tour et mon estomac se tord à cette idée.

Je voulais mourir au soleil, moi. Pas dans le noir. J’ai peur du noir. Quand ça a explosé, tout à l’heure, quand tout s’est effondré dans la galerie, j’ai cru que ça y était. J’aurais préféré. D’un coup, une poutre sur la nuque, comme un couperet de guillotine. Mais non. J’ai été jeté à terre par le souffle, dans l’anfractuosité où je travaillais avec Hubert, le grand Jean et le petit Pol. Jeté à terre, le nez dans la poussière. Et quand j’ai levé le nez, je n’ai rien vu. J’ai eu plein de crasse dans les yeux, dans le nez. Dans la gorge, quand j’ai ouvert la bouche pour crier. Je me suis mis à tousser, à hoqueter comme un malheureux.
- Vot’ mouchoir sur le nez et attendez, a crié Hubert d’une voix étouffée par l’étoffe qu’il tenait déjà devant sa bouche.

Affolé, suffoquant, j’ai fouillé fébrilement dans la poche de ma salopette, à la recherche de ce petit carré de tissu que ma mère s’obstine à me fourrer dans la poche et dont je n’ai jamais saisi l’utilité au fond de la mine. Dame, quand on vit dans la terre, comme un termite, comme une fourmi, comme un lombric, on perd un peu l’usage des bonnes manières. On se mouche dans ses doigts, on s’essuie le front d’un revers de bras noir, on pisse dans un coin, même si c’est interdit. Et si elle avait oublié de me mettre un mouchoir ?

Mes doigts rencontrèrent la douceur du petit carré blanc dans la rugosité de ma poche en coutil et je déployai à tâtons le mouchoir pour en faire un carré plus grand, que j’appliquai fiévreusement sur mon visage comme si cela avait été un masque à oxygène. Je respirai un peu mieux. Vraiment un tout petit peu. J’avais la gorge tellement contractée que l’air devait s’y faufiler à travers un boyau aussi étroit qu’un boyau de mine.
- Bougez pas, gardez les yeux fermés, grogna Hubert. Attendez que ça retombe.

On a attendu, comme ça, sans bouger, à suer comme des malades, à écouter les claquements de la mine qui craquait de partout, des cris étouffés dans le lointain, des hennissements, des hurlements, des sifflements.
- Pourvu qu’y ait pas de grisou, répétait Hubert, pourvu qu’y ait pas de grisou.

Le sol était irrégulier, caillouteux. J’avais des pointes de charbon qui me rentraient dans les côtes, dans les hanches. Mais pour rien au monde je n’aurais bougé le petit doigt. Peur de faire lâcher la voûte invisible qui me protégeait des milliers de tonnes de terre qui n’attendaient qu’un signe pour m’enterrer définitivement, aplati comme une punaise. Je faisais le mort pour tromper la mort.

Au bout d’un temps affreusement long, où je m’appliquais à ne remuer que mes poumons, je perçus un mouvement à mes côtés. Le silence s’était abattu sur la mine, on n’entendait plus que nos respirations sifflantes, oppressées et c’était plus terrible encore que les craquements de la mine qui s’effondrait sur nous. Comme si, le travail terminé, elle posait sa pioche et s’essuyait le front, la mine. Elle avait arraché à la vie sa ration d’hommes pour la journée et les stockait. Je n’en pouvais plus d’attendre, d’attendre la mort sans bouger. C’était intenable. S’il fallait y passer, autant y aller tout de suite. Autant y aller debout, comme un homme, qui fait face à la mitraille.

Revue de presse

Dans Inédit n°169

Le drame vécu par un groupe de gueules noires soufflé par le grisou. Cela pouvait être une centième relation de même émotion. Mais non. L’auteur donne l’impression d’avoir vécu non seulement dans le détail mais dans sa personne les moindres petits faits de ces heures atroces où les hommes n’ont plus d’espoir que dans l’impossible. Et cependant, j’en ai lu, de ces histoires, y compris le grand Constant Malva ! Belle confirmation d’un talent déjà lu.

Paul Van Melle

Dans Les Coulisses n°148

Les nouvelles ne sont pas habituellement ma lecture favorite. Celle d’Isabelle Fable "Et vous encore, mineurs..." décourage toutes les préventions. Le jury de la Revue Générale, qui lui a décerné son premier prix à une large majorité, possède un goût certain. Le thème du concours proposait d’imaginer une nouvelle à partir de quelques vers d’un poète belge. C’est dans l’oeuvre d’Émile Verhaeren "La multiple splendeur" qu’Isabelle Fable a trouvé son inspiration. Et pourtant, on a vraiment l’impression que c’est un mineur chevronné qui se raconte. L’avouerais-je ? A la moitié du texte, j’ai regardé la fin pour être rassurée... tant le suspense tient en haleine. Si Isabelle Fable continue à écrire des récits de la même facture, elle figurera certainement un jour parmi les plus grands.

Claude-Adèle Gonthié