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Les épicières

Nouvelle écrite en 1997

Inédite

Une enquête de l’inspecteur Toussaint

Mais une enquête pour rire, car il faut enquêter sur un suspect particulier, Manneken Pis en personne ! Une enquête sans mort, juste un petit délit. Toussaint a généreusement prêté son concours aux épicières de son quartier, confrontées à un problème… gênant.

Présentation

Une enquête légère, teintée d’humour, mais non dénuée d’humanité et d’observation des relations humaines. Il s’agit de deux femmes, qui se défendent d’être en couple, qui collaborent en plus ou moins bonne entente dans leur épicerie, sous l’égide du petit bonhomme bruxellois.

Extrait

Elles étaient deux à tenir le Manneken Pis, qui n’était pas, comme on pourrait le croire, un bistrot, mais un magasin d’alimentation, qui se voulait de luxe. Les gamins du quartier les appelaient Lardon et Piqueron. C’est qu’elles étaient particulières, les épicières !

La première s’appelait Mia. Blonde aux yeux bleus, tout en ronds de jambes et paroles mielleuses, hélas affligée d’un nez pointu comme un aiguillon de moustique. Elle soignait son apparence avec une louable application, mais ses mains, à force de fourrager dans la viande froide et le fromage blanc, demeuraient moches, articulations épaisses et ongles cornés.

Toute la journée, Mia paradait, minaudait derrière son comptoir, glissant de bidoche en gelée, caquetant, jacassant, s’enquérant de tout et de chacun, moissonnant les cancans pour les renvoyer au client suivant assaisonnés de son grain de sel personnel.

Elle appréciait particulièrement la clientèle masculine, et le sourire apparaissait dès que sonnait le grelot de la porte d’entrée. Mais si un enfant se montrait remuant dans le magasin, elle se fâchait comme un petit coq, dressant son mètre cinquante sur son fumier fromager. Vitrine avenante, mais cœur en noyau de prune. Pointu.

Elle disait à qui voulait l’entendre qu’elle avait fils et mari, sans doute pour dissiper le parfum de Lesbos qui planait sur l’épicerie. Comme si l’un empêchait l’autre ! De toute façon, il était clair, quel que soit le couple, que c’est elle qui portait la culotte en toute circonstance.

Elle avait trouvé la poire idéale pour assouvir son fantasme de boutique et la seconder dans son projet d’épicerie : Dina, célibataire, et suffisamment laide et montée contre les hommes pour le rester, l’assurance d’une collaboration sans faille et définitive. La perle, sans qui le magasin s’écroulerait. Jambes et tête à la fois, bête de somme et tête pensante, expert comptable et polyglotte, Dina faisait le marché matinal, l’ouverture et la fermeture de la boutique. L’associée de rêve, en somme, qui faisait beaucoup et ne se plaignait de rien.

Dina ne se donnait pas la peine d’avoir l’air. Elle était. Et on la prenait comme elle était. Des épaules de déménageur, des hanches étroites, une démarche de bûcheron. De dos, on la prenait pour un homme, mais de face, une poitrine épaisse et sans grâce nous détrompait immédiatement. À croire que la nature s’était ravisée en cours de route. Dina ne faisait rien pour ressembler à un homme. Rien pour ressembler à une femme. Elle était entre les deux et s’en fichait, se contentant d’abattre son boulot en silence.

Visage léonin, tignasse mal peignée, l’œil rond marron sans expression, couleur de vieux fruit sec qui a longtemps séjourné sous la pluie sans arriver à germer. La bouche large et morose, la parole rare, brusque, pleine d’aspérités, femme asociale qui n’avait jamais goûté au mâle ni à l’enfant, et affirmait qu’elle ne supporterait pas un homme à la maison. Un homme la supporterait-il ?

Elle affichait en tout cas un mépris total de la gent masculine - et sans doute aussi de la gent féminine. Le travail était sa seule raison d’être. De son esclavage accepté, elle semblait tirer satisfaction, contemplant ses mains abîmées par le travail manuel, qui trahit si bien ceux qui le pratiquent.

Et Manneken Pis dans tout ça, me direz-vous ? Eh bien, Manneken Pis, c’est Dina qui l’avait imposé. Elle avait une passion pour l’insolent petit bonhomme, et allait régulièrement lui rendre visite à Bruxelles pour profiter de chacun de ses costumes.

Manneken Pis, symbole de l’insouciance, de l’impertinence, de l’innocence victorieuse, Manneken Pis trônait donc en bronze au beau milieu du magasin, arrosant imperturbablement l’espace de sa tranquille ingénuité.

Cela aurait pu continuer longtemps, Dina trimant, Mia cancanant et Manneken Pis pissant. Mais tout bonheur comporte une faille. Un matin, la vitrine se trouva couverte de graffitis, d’allusions humoristiques à l’homme de la maison, le petit bonhomme de bronze qui arrosait sans discontinuer. L’âme de la maison, qui attirait la clientèle. Le lendemain, les graffitis étaient plus orduriers et les lettres plus foncées. Le troisième jour, elles étaient carrément noires et l’érotisme avait fait place à des obscénités.

Dina prenait tout cela avec placidité et faisait disparaître les exploits des graffiteurs nocturnes. Mais Mia s’étranglait de fureur, haranguait les clients, interrogeant, questionnant, enquêtant. Il fallait laver l’affront, et pas seulement les vitres. Dina haussait les épaules et frottait.