Petite fugue en chagrin mineur

Nouvelle écrite en 1995
Publiée dans le recueil Noire ou bleue ? aux éditions Audace (2013)
Vic est une adolescente très sensible, complexée par son physique, malmenée entre ses sentiments amoureux et les moqueries qu’ils suscitent, écrasée par le peu d’intérêt qu’elle trouve à la vie en général.
Incomprise, mal aimée, blessée, elle quitte la maison, fugue en train, vers Paris, où elle a un souvenir amoureux.
Elle veut en finir avec la vie à cet endroit précis, qui donnera un sens à sa mort.
Une distinction
Présentation
Cette nouvelle pointe du doigt les souffrances intimes trop souvent méconnues, qui peuvent aller si loin qu’on ne peut plus les supporter. La mort apparaît à la fois comme une délivrance et une façon de s’affirmer, une vengeance, une leçon à donner à ceux qui font souffrir. À leur tour de souffrir, de se sentir mal, de se sentir coupables… de nous comprendre enfin. Peut-être.
Le voyage en train, si long. L’arrivée à Paris, si grande. La Seine qui l’attend, si froide.
Extrait
Elle porte la main à la bouche, saisie soudain d’une atroce impression d’horreur. Un gouffre glacé s’ouvre en elle et elle tombe, tombe sans fin à l’intérieur d’elle-même. Aura-t-elle le courage ?
Sept heures trente. Sa mère doit se lever et chercher ses savates sous le lit. Femme-savate. La mort, plutôt que de traîner ce goût de sarcophage. La mort, plutôt que de laisser le temps sculpter sur son visage un masque de laideur, parasiter tous ses projets. La mort, avant de souffrir plutôt qu’après. « J’aurais pu » plutôt que « J’ai pas pu ». Ne pas voir plus avant. Assez de savoir qu’on est nulle, sans doute stérile et sûrement condamnée par cette petite douleur au plexus, qui doit être un cancer. Et puis… Et puis tout le reste, ce reste qui fait si mal. Le rire de Line hier quand le prof de morale au milieu de la classe lui a ouvert les yeux sur les sentiments qu’elle porte à sa compagne. « C’est de l’amour, ça, ma fille ! ». Le rire de Line qui lui déchire le cœur, qui la roule en ridicule et la coule par le fond.
Line qui se moque et tout part en lambeaux. Ça fait trop mal de vivre. Quand elle sera morte, la vie continuera sans elle. Comme c’est bizarre, sans elle. À moins que tout s’arrête ? Que tout ne soit qu’imagination. Que le monde n’existe que dans sa tête et qu’elle soit Dieu à la veille de la création ? Sa grand-mère racontait de ces histoires étranges, un peu folles. La retrouvera-t-elle là-bas, sa chère Mamy ? Et Ramin’ son matou adoré ? Elle essuie une larme.
Une pluie fine s’est mise à tomber. Le train fonce à son but tête baissée sans s’occuper ni de la pluie ni du beau temps ni des fantoches qu’il transporte. Vic se prend à l’envier, c’est si facile d’avoir des rails.
Quelqu’un souffrira-t-il de sa disparition ? Pas certain. Sa mère ? Trop morte elle-même déjà. Son père ? Furieux de cette audace. Ses frères, indifférents. Personne. Et Line ? Même pas. Elle ne saura jamais que Vic s’est tuée pour elle. Elle ne comprendra pas. Qu’elle rie, qu’elle pleure, d’ailleurs, elle s’en remettra. Elle a un si petit cœur.
Revue de presse
Se référer à la revue de presse du recueil Noire ou bleue ?.