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La nuit d’Ophélie

Nouvelle écrite en 1994

Publiée dans la revue Sol’Air (juin 1999)

Ophélie a consacré sa vie à sa famille. À présent qu’elle est seule, le mari mort, les enfants partis, elle continue à s’occuper des petits-enfants, et des lessives des mamans qui travaillent…

Mais ce soir, on la convie à l’inauguration de la boutique que ses fils ont ouverte. Elle a envie d’être belle, de leur faire honneur.

Et tout à coup, elle a senti poindre une nouvelle envie, une envie de vivre un peu pour elle, de s’offrir la liberté. C’est grisant…

Deux distinctions

Présentation

Une nouvelle courte, ouverture sur une nouvelle vie possible.

Ophélie oscille entre deux vies. Entre la mère de famille, qui a terminé sa tâche, et la femme, qui se réveille en elle, soudain libre et vide. Un peu de vertige…

Puis elle se décide. Elle se laisse glisser sur la pente… sans savoir où ça va la mener.

Le syndrome de la femme dévouée, qui s’est oubliée pendant des années, et qui, brusquement, se remet à penser à elle comme à une personne, qui se donne le droit d’aller où bon lui semble, de suivre son envie, contre l’avis de son fils, qui ne la reconnaît pas.

Extrait

Perplexe devant son armoire, en pantoufles et en peignoir. Que mettre ? Ce télégramme, ce matin. Tellement inattendu.
Rien que des vieilleries là-dedans. Des jupes droites, des robes ternes… Jamais allée à un cocktail, Ophélie. Jamais allée nulle part. Mariée à vingt ans. Élevé cinq garçons. Et sept de la génération suivante. Pas le temps. Jamais eu le temps.
Ses belles-filles ont fait carrière. Apportant les enfants et le linge à repasser chaque matin. Cinq ménages, cinq jours de repassage. Le samedi, nettoyage. Le dimanche ? Sacré. Consacré à Émile, le premier et dernier enfant, son mari. Six mois déjà qu'il est mort, Émile.

Ophélie bat les robes dans la penderie comme on feuillette un livre trop connu. Désolant. Désolants, ce visage aperçu dans le miroir, ces cheveux qui pendouillent sur le peignoir. Une geisha, avait dit Émile en le lui offrant. Une geisha…
Changer l'eau des fleurs. Des œillets. Toujours un plaisir de savourer leur parfum poivré. Elle s'essuie les mains. Combien de fois les a-t-elle essuyées, ces mains? Combien de fois les a-t-elle mouillées pour son petit monde ?

Plus très sûre d'exister, à force de s'oublier. C’est bien elle pourtant qu'on a conviée ce soir. Ses fils veulent l'associer à l'ouverture de leur boutique de prêt à porter. C'était son argent, bien sûr, mais elle se sent si loin de ces choses.
Ce sera l'occasion de les voir tous. Ils grandissent si vite, ces petits. On ne les voit pas souvent, ils sont occupés. Depuis la mort d'Émile, elle ne les a guère vus.
Allons, il faut se ressaisir. Il faut leur faire honneur.

[…]

Sur le pas de la porte, Ophélie hésite. Tellement de monde, tellement de bruit. Comme une jeune fille lors de son premier bal. Sur le pas de la porte, Ophélie existe.

- Maman, c'est toi ?! Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu n'es plus la même. Je ne t'avais pas reconnue.
Tu te teins les cheveux maintenant ?
Elle s'avance, radieuse.
- Je me suis fait belle. Une folie. C'est pour vous.
- Mais il ne fallait pas. Ce n'est plus toi.
- Parce que c'était moi, cette vieille femme défraîchie ?!
- Mais...oui... Sans doute.