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La kangourène

Conte écrit en 2004

Publié dans le recueil Clair d’étoiles (mini-édition personnelle, épuisée) en 2011

Conte pour accepter les différences

Un être fantastique, mi-kangourou mi-sirène, recueilli par une enfant, qui ne sait trop comment l’élever, étant donné son caractère hybride et ses besoins spécifiques et contraires. Il faut aussi le soustraire à la curiosité et à la bêtise des gens, ce qui n’est pas facile, étant donné que, dès qu’elle est mouillée, la kangourène se met à chanter éperdument !

Présentation

Quand un kangourou rencontre une sirène sur une plage, tout peut arriver. Plage, tantôt mer, tantôt sable, indécise entre le sable et l’eau, propice à toutes les folies. Naît une kangourène. Problème ! Comment vivre sur terre ? Il faut de l’eau. Comment vivre sous l’eau ? Il faut de l’air. Tout est en place pour une histoire de fous.

La petite fille qui l’a recueillie a beau faire, elle ne peut faire mieux que la cacher. Pas toujours facile, car la bestiole grandit et chante... à voix de sirène, dès qu’elle est mouillée. Et elle a des ambitions de reine, la kangourène… Surtout quand elle est conviée à chanter pour le roi.

Extrait

La sirène est retournée à l’eau. Le kangourou est retourné au sable. L’écume des jours a effacé les traces de leur émoi. Mais dans le corps de la sirène, à son insu, quelque chose s’est faufilé jusqu’à l’ovule qui jamais ne devait être fécondé. Un être fantastique a pris corps, parce qu’un kangourou fou, qui se croyait sage, a bravé l’interdit de la sirène. Et parce qu’une sirène audacieuse a osé quitter l’eau l’espace d’un amour. N’ayant jamais vu d’homme, elle a pris le kangourou pour ce qu’il n’était pas.

La sirène n’est pas faite pour l’amour, pas faite pour la terre, pas faite pour être mère. Aussi, quand le moment fut venu de la délivrance, ne sut-elle trop ce qu’il convenait de faire. Aucune sirène ne pouvait la conseiller. À tout hasard, elle retourna sur la plage, dans l’espoir que le kangourou pourrait… Mais de kangourou, plus l’ombre. Il était retourné au grand soleil de l’intérieur des terres et ignorait qu’il était père.
La sirène souffrit donc seule les douleurs de l’accouchement, qui ne furent pas bien grandes ni bien longues, car le minuscule avorton qu’elle mit au monde glissa facilement par la fente restée ouverte entre les écailles. La sirène se pencha et regarda le curieux petit être qui se trémoussait sur les écailles luisantes de son ventre pour remonter vers une poche qui n’existait pas. Un début d’instinct maternel lui insuffla qu’il fallait de la chaleur à ce petit être nu. Il rampait vers sa poitrine et se cramponna à l’un des seins. Au bout de cinq minutes, la sirène l’en décrocha doucement et l’installa dans sa chevelure, la seule partie chaude de son corps de poisson-femme. Le petit s’endormit aussitôt.

Le problème est qu’une sirène ne peut vivre longtemps hors de l’eau. Sa peau sèche, ses poumons s’épuisent. Il faut qu’elle chante pour respirer. Mais chanter, c’est risquer d’être découverte. Ce n’est pas sans risque. Il court sous l’eau plein d’histoires de sirènes surprises par un homme ou par tout l’équipage, attirées sur la terre ou sur le bateau pour satisfaire leurs fantasmes ou leur sadisme. On parle beaucoup du chant de la sirène, jamais du chant de l’homme. Tout aussi dangereux pour qui s’y laisse prendre. Les mondes ne se mélangent pas.
La sirène le savait bien.

Pourtant, emmener sous l’eau la bestiole minuscule ne lui semblait pas possible : elle mourrait sans air et sans chaleur. Où la cacher ?