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Bambolina

Écrit en 1999

  • Publié dans le recueil Clair d’étoiles (mini-édition personnelle, épuisée) en 2011
  • Publié dans la brochure « Présence et Action culturelles » de la Journée du Patrimoine 2005

Conte fantastique

Le monde "de l’autre côté". De ceux qui vivent sous terre et non dessus.
Un monde à l’envers du nôtre, peuplé d’êtres noirs, emplis de lumière, dépourvus de matière, sans les désirs et besoins d’un corps, qu’ils n’ont pas. De quoi s’ennuyer ferme, à la longue !

Bambolina rêve du monde dont la vieille Bamdita lui rebat les oreilles (si l’on peut dire, puisqu’ils n’ont pas d’oreilles), ces légendes du monde du dessus, peuplé de trolls et d’hommes.

La vieille est fascinée par le monde qu’elle invente, mais elle ne croit pas qu’on puisse s’y aventurer, puisqu’il est illusoire ! Elle tente malgré tout une formule, pour faire plaisir à Bambolina. Et ça marche !

Conte primé

Présentation

Sous terre, un autre monde, où la matière n’existe pas, où vivent des êtres d’énergie pure, magnifiques silhouettes noires, déliées, élégantes. Leurs yeux, deux amandes de lumière, qui s’ouvrent et se ferment, comme leur bouche, sur la lumière.

Bim’s et Bam’s évoluent en silence et sans heurts. Le paradis ? Bien monotone alors. Bambolina s’échappe pour entrer en vie, comme on entre en religion. Dans notre monde, sur la Terre.

La voilà propulsée femme. Mais elle déchante vite. Ce corps trop lourd, et cet homme, et l’amour. Et le ménage à tenir, où elle confond dentifrice et cirage, casserole et pot de chambre… L’homme se fâche, mais quand elle réagit, c’est lui qui tremble, car elle est terrifiante !

L’amour peut-il concilier l’inconciliable ?

Extrait

Bambolina raffole de ces histoires de trolls et y croit dur comme fer. Elle n’a qu’une envie, visiter ce monde illusoire, entrer en imaginaire comme on entre en religion. Mais la Bamdita se fait tirer l’oreille. Façon de parler, car elle n’en a pas, les Bims communiquant sans se parler. La vieille est fascinée par le monde qu’elle invente mais elle ne croit pas qu’on puisse s’y aventurer. Le rêve et la réalité ne s’interpénètrent pas. Bambolina doit demeurer dans sa réalité, sous peine de vie. Et qui oserait tenter la vie, quand on est si bien dans la non vie ?

Mais la petite insiste tellement et la Bamdita est si tentée de l’envoyer en éclaireur… Il y a peut-être moyen, dit-elle, d’inverser le cours des choses. En se retournant comme une chaussette, mettre le noir à l’intérieur et la lumière à l’extérieur. Bambolina est-elle prête à accepter les contraintes d’un corps, d’un monde de matière, prête à perdre sa légèreté, sa liberté ? Elle est prête à accepter tout ce qu’on voudra. Alors, la Bamdita ferme ses yeux de lumière et se concentre. Elle prononce quelques paroles magiques inventées sur-le-champ. Abracadajambe, hocus plexus et lux et gnôti sauton, Bambolina mia, retourne –toi.

Prudemment, Bambolina entreprend de se gober, de se dérober, de s’engloutir. Une main, un bras passent dans sa bouche, s’étirent en vapeur noire et disparaissent. L’autre bras suit. Puis les jambes, qu’elle fait passer ensemble en un long serpent fuyant. Le reste vient très vite, comme un enfant qui naît d’un coup, une fois que la tête est passée.
Pendant un moment, Bambolina ne voit plus rien. La Bamdita ne la voit plus non plus. Elle est dans le no man’s land, sur le fil, sur la tranche, entre deux mondes. Et puis, soudain, explosion violente. La voilà munie d’un corps et propulsée dans la couleur et sur la Terre.

Elle se regarde, se tâte, se découvre. Peau claire et lisse. De longs fils souples sur la tête, qui dansent et qui chatouillent. Elle est chaude, dense, lourde. Il faut s’habituer. Rampant dans l’herbe, elle va se mirer dans l’eau du lac. Elle a des yeux, mais des yeux sans lumière, tout noirs. Une bouche, où s’alignent deux rangées de petits plots blancs autour d’une bête informe, rose et molle. Un son sort de cette bouche quand elle l’ouvre. Le cri du monstre qui y vit, sans doute, et qui pointe le nez. Il est attaché par le pied et rentre dans son antre sans se faire prier. Elle l’enferme et continue son exploration. À quoi servent les curieuses excroissances contournées qu’elle découvre de part et d’autre de sa tête ? Et cette bosse à deux trous au milieu du visage ? Et pourquoi tous ces tissus qui emprisonnent son corps, pour le rendre encore plus malhabile ? Qu’a-t-elle fait ? Dans quel monde s’est-elle fourvoyée ? Déjà, elle regrette.

Elle regarde autour d’elle, inquiète. Une immense étendue d’eau froide, qui lui colle à la peau quand elle s’y aventure. Où sa main s’enfonce quand elle l’y glisse. Où le caillou qu’elle lance disparaît aussitôt, mais pas le bâton, plus malin sans doute, qui flotte. Des buissons bruissants, de grands arbres sombres pleins d’oiseaux jacassant, qui se moquent. Le vent fait voler les fils de sa tête sans parvenir à les arracher. Les nuages là-haut se relaient pour la surveiller et lui cacher le soleil à terme de temps. Que faire de tout cela ? Que faut-il en faire ? L’œil cyclope du soleil la regarde fixement. Saisie de panique, elle tente de se manger la main. Mais cela semble impossible. Elle ferme les yeux, se roule en boule pour retrouver le monde perdu, si vide, si rassurant. Elle s’endort aussitôt, mais ne retrouve pas le monde des ombres.

Quand elle revient au jour, le paysage a viré. L’œil cyclope a grossi, changé de couleur et changé de place. Le vent ronfle plus fort. Les oiseaux sont partis. Le lac est en feu et le soleil s’y noie. L’on n’entend plus que le souffle puissant de l’air, les clapotis de l’eau. Sur sa tête, les fils s’emmêlent. Elle a froid, elle a peur. Tout change donc tout le temps ? La Bamdita l’avait prévenue, mais à ce point… Sur quoi se baser ?

Et cette chose, là dans le lac, qui s’agite avec de grands ploufs et vient vers elle ? Un être en liberté, à grand bruit d’eau frappée… Il se dresse. Il lui ressemble. Même couleur, même visage, même allure. Les fils sur sa tête sont plus courts et il n’a qu’un maigre tissu autour des reins, qui le moule. Il sort de l’eau, il l’a vue. Il avance en balançant les pieds au lieu de sautiller comme les Bims. Il s’approche et se met à parler. Elle le contemple, fascinée par le flot de paroles qui coule de cette bouche comme l’eau d’un ruisseau. Elle comprend maintenant à quoi sert la bouche. Et les deux coquillages sur sa tête, où le flot s’engouffre jusqu’à un endroit où elle peut le recueillir. Mais pas le comprendre.

Elle essaie de parler, répète les sons qui n’ont pas de sens pour elle mais qui semblent en avoir pour l’autre. Car il sourit, lui prend la main, lui caresse la tête et parle, parle, parle. Elle finit par comprendre, imprégnée en quelques minutes du langage humain. L’intelligence des Bims est phénoménale.
- Tu es la plus belle femme que j’aie jamais vue. Veux-tu m’épouser ?
La voilà fixée. Elle est femme, et non troll ou farfadet. Elle ignore ce que veut dire épouser mais elle est d’accord.