Prince Grenouille et Prince Chat

Conte écrit en 1995
Publié dans le recueil Clair d’étoiles (mini-édition personnelle, épuisée) en 2011
Conte poétique
Carine et Carole sont les meilleures amies du monde, bien que n’étant pas du même monde. Jusqu’au jour où Carole reçoit un adorable chat persan, qu’elle traite en prince, car un jour il se métamorphosera en prince. Jalouse, Carine aussi cherche un prince à cajoler…
Puis l’enfance se passe et elles se retrouvent plus tard dans des circonstances éprouvantes pour l’une comme pour l’autre. Les princes sont loin désormais. Et pourtant…
Presque une nouvelle, avec un brin de fantastique, mais qui fait toute la différence.
Conte plusieurs fois primé
Présentation
Elles sont amies, sans se préoccuper du niveau de leur classe sociale, car les enfants passent par-dessus ce genre de choses. Elles sont sur la même longueur d’onde, le jeu, le rêve et l’imagination. Mais la vie arase les rêves, et le jour où elles se retrouvent, elles ne sont plus vraiment sur la même longueur d’onde. Et l’une d’elle est en mauvaise posture…
Le thème de l’amitié, qui passe à travers tout.
La beauté, sa vanité, jusqu’où on va pour la garder… ou pour la perdre.
La maturité ou l’immaturité, selon que la vie vous forge ou vous préserve.
Et surtout, l’amour qui sauve…
Extrait
Un jour, Carole l'accueille tout excitée. Elle a reçu pour son anniversaire un adorable chat persan. Et elle prétend que c'est un prince déguisé, qu'au bout de quelques années, il se transformera, à condition bien sûr d'être toujours traité en prince. C'est un secret, personne n'est au courant, surtout pas ses parents.
Carine est admise à voir trôner le prince sur un coussin de soie, qu'il réduit en charpie, à le voir marquer de sa griffe les meubles et les murs de la chambre, manger dans un bol d'or et boire dans une écuelle d'argent. Carole lui fait porter une couronne ciselée, mais le prince Chat l'envoie rouler dans tous les coins. Il veut garder l'anonymat.
Pour mieux donner le change, il se conduit comme un sauvage. Il joue avec tout ce qui lui tombe sous la patte, il plonge au fond du lit, saccage les tiroirs, s'aventure dans les armoires, toujours avec son air de ne pas y toucher et son adorable minois blanc. Quand il veut dormir, il se cache parmi les peluches et bien malin qui l'y découvre. Les mains et les bras de Carole portent sa marque, le sceau du prince. Il n'est pas méchant, mais la nature l'a doté de griffes acérées en lieu et place de doigts. Il n'y peut rien. Carole supporte tout de son chéri. Son indulgence sera récompensée le jour de la métamorphose, car ce jour-là, elle sera reine au bras de son héros.
Carine n'a jamais été jalouse des belles robes ou des poupées de son amie mais là, un prince à domicile, il faut bien avouer qu'elle a un petit pincement au cœur. Il est tellement mignon. Elle tente en vain de persuader ses parents du bien-fondé d'avoir un chat, ils ne veulent rien entendre. Alors elle se met en chasse dans son quartier, mais ne découvre qu'une grenouille, qui s'est coincée dans une boîte à conserve et qui appelle faiblement. Un prince grenouille, pourquoi pas ?
Son prince naturellement a beaucoup moins de charme. La peau est nue et froide sous la main, les yeux n'expriment rien et le battement de la gorge a quelque chose d'obscène. La mère pousse les hauts cris en le voyant dans sa maison. À croire qu'il s'agit du diable en personne. Carine alors installe son protégé dans le terrain herbeux qui borde son logis. Il faut le préserver des chats errants qui ne sont pas des princes et qui pourraient le prendre pour pitance. Le préserver de la méchanceté des gamins et de la bêtise des adultes.
Pas question de couronne sur la tête, de coussin de soie ou d'écuelle d'argent, pas question de pâtée ou de gâteau de riz. Une grenouille, ça vit dans la vase et ça mange des mouches. Répugnant pour la plupart des mamans, le pauvre prince grenouille doit se contenter d'un bac d'eau sale au fond d'un terrain vague. Ça doit lui convenir puisqu'il ne bouge pas. Mais la nourriture pose problème. Carine lui offre tous les insectes qu'elle peut capturer. Il les dédaigne et fixe sur elle un œil globuleux plein de reproche, qui fait venir les larmes aux yeux de la gamine.