Le crabe et la poupée

Écrit en 1992
- Publié dans le recueil Clair d’étoiles (mini-édition personnelle, épuisée) en 2011
- Publié dans le recueil des lauréats du concours du CEPAL en 1997
Conte pour grandir
Pas facile à gérer, des jouets vivants, qui sont peut-être en fait bien autre chose que des jouets…
La poupée russe, donnée par Maman, symbolise la femme, la beauté, l’amour. Le crabe mécanique, offert par Papa, symbolise les peurs viscérales et tous les interdits placés par l’autorité sur votre route d’enfant.
Et cette nouvelle petite voisine, qui semble issue du rêve…
Quand rêve et réalité s’entrelacent si étroitement, il est impossible de les séparer. Mais est-ce vraiment nécessaire ?
Conte plusieurs fois primé
Présentation
Michel reçoit un jour la possibilité magique de donner vie à deux de ses jouets. Il choisit sa poupée Michka et son crabe mécanique. Michka, parce qu’il l’adore. Le crabe, parce qu’il le déteste et qu’il espère pouvoir l’éliminer en le tuant.
Il avait compté sans le danger que représente le crustacé détesté, qui ne se laissera pas faire, évidemment, et qui menace la poupée autant que lui !
Cette nouvelle petite voisine, que sa maman lui présente, on dirait bien que c’est la poupée devenue vivante.
Mais le crabe alors ? Avec ses terribles pinces et son odeur de marée ?
Extrait
Michel frissonna. Dormir ? En pensant que peut-être dans l'ombre, le crabe avançait déjà sans bruit, puisqu’il était vivant maintenant ? Et demain, il le verrait à deux doigts de son nez sur l'oreiller. S'il avait encore des yeux pour voir. Terrifié, l'enfant se cacha sous la couverture. Et s'endormit.
Il s'éveilla en nage et, se rappelant l'étrange nuit, émergea brusquement en roulant des yeux effarés. Rien. Pas de crabe. Pas de Michka non plus. Mi-déçu mi-soulagé, il sauta à terre et ouvrit son coffre à jouets. Mais il eut beau fouiller partout, il ne trouva pas Michka. Et la boîte du crabe était vide.
Le cœur battant, Michel se mit à chercher dans tous les coins. En vain. Il fallait se rendre à l'évidence. Le crabe et la poupée avaient pris la poudre d'escampette.
Mais alors… Michka était en danger. Si le monstre allait la poursuivre, lui arracher ses yeux de porcelaine ? Michel frémit. Il enfila ses pantoufles… et les repoussa en hurlant. Son orteil enflait sous une pincette minuscule mais terriblement douloureuse.
Le crabe ! Non seulement il était vivant mais il était devenu tout petit, ce qui le rendait d'autant plus dangereux. D'autant plus vulnérable aussi d'ailleurs, car il suffisait de l'écraser comme un vulgaire insecte. S'armant de courage et de sa plus grosse chaussure, Michel secoua la pantoufle pour en faire tomber l'ennemi. Rien ne vint. Il y colla un œil précautionneux, et vit s'avancer vers lui à une vitesse qu'il jugea prodigieuse une petite chose brillante aux multiples pattes. Poussant un cri, il lâcha tout. Le crabe tomba le premier et la pantoufle par-dessus.
Michel leur assena des coups de godasse d'une puissance à assommer un bœuf. Mais n'assomma que la pantoufle car, quand il souleva l'objet, prêt à savourer sa victoire, il ne vit rien. Ni patte, ni débris, ni même un morceau d'œil. À croire que le mini-monstre s'était volatilisé.
Une nouvelle pincette à un endroit que la décence nous interdit de préciser lui fit savoir que non. Horrifié, le pauvre gosse arracha son pyjama et se retrouva nu comme un ver à sautiller sur place en se donnant des claques pour chasser le minuscule intrus, qu'il n'arrivait pas à localiser.
Il se réfugia dans son lit. Seuls dépassaient ses cheveux et ses yeux scrutant le tapis de laine où se dissimulait sans doute le petit monstre à pinces. C'est alors qu'il sentit quelque chose lui chatouiller le mollet droit. Il se retira vivement, se ramassa sur l'oreiller et regarda autour de lui pour dénicher une arme.
Le réveil brandi d'un air farouche, il surveillait la progression de l'ennemi, qui rampait sous la couverture. Il semblait plus grand à présent. Il faudrait frapper fort. Encore quelques secondes…